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La Russie, hégémon indétrônable de l’Asie centrale ?

En 1991, l’effondrement de l’Union soviétique donne naissance en Asie centrale à cinq États indépendants : le Kirghizstan (31 août), l’Ouzbékistan (1er septembre), le Tadjikistan (9 septembre), le Turkménistan (27 octobre), et le Kazakhstan (16 décembre). Certains tentent de s’émanciper de la Russie, qui demeure la puissance incontournable dans la région. Sur quoi repose cette suprématie russe ? Est-elle concurrencée ?

En Asie centrale, le Kazakhstan est l’allié le plus proche de la Russie, dont il est à la fois le seul voisin, le premier partenaire commercial et un membre cofondateur de toutes ses organisations régionales, qu’il s’agisse de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS, née en 2001), de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC, 2002) ou de l’Union économique eurasiatique (UEEA, 2014). Autre État à siéger dans ces trois organisations, le ­Kirghizstan, pays montagneux pauvre en ressources naturelles, présente des similitudes avec son voisin du sud, le Tadjikistan, les deux accusant de multiples liens de dépendance envers la Russie.

Le poids de Moscou

D’une part, les remises de fonds réalisées par les travailleurs saisonniers kirghizes et tadjiks expatriés en Russie contribuent au tiers du PIB de Bichkek et de Douchanbé. D’autre part, la Russie exploite des bases militaires à Kant, Douchanbé et ­Kourgan-Tioubé, pour veiller à la sécurité de pays soumis à de sérieuses menaces : révoltes populaires au Kirghizstan ; poussées djihadistes afghanes au Tadjikistan.

L’Ouzbékistan et le Turkménistan passent pour les républiques d’Asie centrale les plus hermétiques à l’influence russe. La première a alterné des phases de rapprochement avec les États-Unis – qui y ont exploité une base militaire, à Karchi-Khanabad, de 2001 à 2005 – et d’alignement sur la Russie (notamment en réintégrant l’OTSC entre 2006 et 2012). La seconde s’est retranchée dans un régime autarcique, refusant de participer aux pactes de défense régionaux. Pour autant, ces deux « enfants terribles » regagnent, peu à peu, le giron russe. À Tachkent, la politique d’ouverture conduite par le président Chavkat Mirziyoyev (depuis 2016) a permis de développer des relations commerciales et militaires. À Achgabat, l’arrivée au pouvoir de Serdar Berdymoukhamedov en mars 2022 a été anticipée par le Kremlin, qui l’a notamment invité à la dernière édition du Forum économique international de Saint-Pétersbourg.

Une exclusivité contestée

En trente ans d’indépendance, les républiques centrasiatiques sont entrées en contact avec d’autres puissances, au premier rang desquelles la Chine qui, comme la Russie, perçoit ces régimes autoritaires tels les gages d’une stabilité d’ensemble. Pékin a d’abord axé son retour dans cette région sur un volet économique, investissant dans le pétrole du Kazakhstan (oléoduc Kazakhstan-Chine, mis en service en 2005) et dans le gaz naturel du Turkménistan (gazoduc Asie centrale-Chine, en 2009), puis en lançant en 2013 à Astana (rebaptisée Nour-Soultan en 2019) ses nouvelles routes de la soie, réseau d’infrastructures multimodales raccordant son marché à ceux de l’Europe et du Moyen-Orient. Le regain d’influence chinoise en Asie centrale s’est agrémenté d’une composante sécuritaire : participation aux exercices de lutte antiterroriste organisés par l’OCS ; création en 2016 d’un mécanisme de coopération quadrilatérale avec Douchanbé, Islamabad et Kaboul pour l’échange de renseignements sur la situation en Afghanistan ; implantation d’une base militaire dans le sud-est du Tadjikistan pour couper le passage aux djihadistes ouïghours logés dans le nord de l’Afghanistan vers le Xinjiang.

La Turquie et l’Iran rivalisent pour désenclaver l’Asie centrale. Ankara veut profiter de l’accès à la mer Caspienne dont elle bénéficie depuis la victoire de l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabagh en 2020 pour renforcer son influence dans la région. Ainsi, depuis 2021, l’Organisation des États turciques (OET) regroupe tous les États turcophones de l’Asie centrale : le Kazakhstan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan (membres) et le Turkménistan (observateur). La Turquie, qui figure parmi les principaux fournisseurs d’armes de ces pays, a vu d’un mauvais œil l’intervention de l’OTSC au Kazakhstan en janvier 2022, qui lui rappelle que la Russie demeure le garant de la sécurité de l’Asie centrale. L’Iran a, quant à lui, approuvé le déploiement de l’OTSC, le voyant comme un garde-fou contre des tentatives d’ingérence occidentale. En parallèle, il est parvenu à reprendre ses importations gazières depuis le Turkménistan, gelées en 2017 pour un impayé iranien, qui couvriront les besoins de ses provinces du nord. Asphyxiée par les sanctions économiques, la République islamique espère que son adhésion à l’OCS en 2021 créera de nouvelles synergies avec l’Asie centrale.

Enfin, l’Union européenne (UE), qui trône en tête des partenaires commerciaux du Kazakhstan, pourrait faire bénéficier de son expertise normative les pays de la région, qui cherchent à dialoguer hors de la coupe russo-chinoise depuis 2018, à travers les Réunions consultatives des chefs d’État d’Asie centrale. Par ailleurs, il n’est pas à exclure que Bruxelles soit amenée à dispenser davantage d’aides publiques dans des pays trop liés à une économie russe durement sanctionnée depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine le 24 février 2022. 

Carthographie de Laura Margueritte.

<strong>L'Asie centrale, sous influences russe et chinoise</strong>

Article paru dans la revue Carto n°71, « Guerre en Ukraine : un territoire divisé, la Russie sous sanctions, le monde bouleversé…  », Mai-Juin 2022.

À propos de l'auteur

Michaël Levystone

Chercheur associé à l'Institut français des relations internationales (Ifri).

À propos de l'auteur

Laura Margueritte

Cartographe pour les magazines Carto et Moyen-Orient.

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