La dégradation des conditions de vie entraine des troubles dépressifs plus au moins graves chez certains jeunes qui finissent par se réfugier dans la drogue. En Iran, 63 % de la population toxicomane est jeune (5). Le désespoir pousse les plus fragiles à se suicider. D’autres jeunes, et plus particulièrement les filles, sont contraints de se prostituer pour survivre. Il arrive aussi que les parents proposent eux-mêmes leurs filles (souvent mineures) en mariage en contrepartie d’avantages financiers, afin de soulager les charges de leur propre foyer.
Manifestations et réseaux sociaux
La pression économique a conduit des millions de jeunes à manifester dans les rues suite à la hausse du prix de l’essence en novembre 2019. Une violente répression a été menée par les forces de l’ordre, provoquant la mort de 1500 personnes selon l’agence de presse Reuters et menant à plus de 7000 arrestations d’après Amnesty International. Ces violences se sont déroulées dans l’ignorance totale du reste du monde, car les autorités avaient coupé l’ensemble du réseau internet durant cette période. À une époque où les informations sont relayées avec une extrême rapidité grâce à la Toile, les Iraniens ont été isolés du monde sans possibilité de dénonciation de ce qui se passait.
Cet épisode a révélé l’importance qu’ont les réseaux sociaux pour la jeunesse iranienne. Même si la censure existe, que leur contrôle par la FATA [cyber-police] est régulier et les arrestations nombreuses, le partage sur Instagram et sur les autres réseaux sociaux offre une véritable échappatoire. Il a permis à de nombreux mouvements d’exister, tel celui du « Mercredi blanc » lancé par Masih Alinejad en 2017. Il consiste pour les femmes à se filmer en train d’ôter leur voile blanc et de partager leur vidéo. Ce mouvement a causé de nombreuses arrestations.
Pendant que certains utilisent les réseaux sociaux comme outil de mobilisation, d’autres s’en servent pour exhiber leur richesse. C’est le cas d’une minorité de jeunes Iraniens, communément appelée « Aghazadeh ». Ce terme désigne les enfants et petits-enfants des dirigeants ou des proches du pouvoir. Beaucoup d’entre eux accèdent à des postes très haut placés ou vivent à l’étranger en menant une vie libre à l’extrême opposé des valeurs islamiques. Certains vivent dans le luxe et la luxure. Cela crée de la frustration et de la colère au sein de la société, qui constate l’hypocrisie et la corruption du système. Contrairement à ces privilégiés, les autres jeunes doivent mener une « double vie » pour leur quête de liberté. Ils évoluent dans l’espace public sous le règne des principes islamiques et mènent une vie plus désinvolte dans la sphère privée. Certains d’entre eux organisent des soirées dans lesquelles on trouve de l’alcool et de la musique et où chacun peut danser.
La résignation ou la révolution ?
Cette vie « souterraine » est révélatrice de la difficulté du régime iranien à maintenir la société sous sa chape de plomb. Le régime ne mobilise plus la jeunesse autour de grands évènements politiques ou religieux. Les dernières élections présidentielles, qui ont battu le record d’abstentionnisme avec un taux de 51,2 %, ont montré à quel point la société s’est désintéressée d’un scrutin qui, selon elle, était joué d’avance. Les jeunes n’ont plus confiance dans le pouvoir.
Réciproquement, le pouvoir ne fait pas non plus confiance à sa jeunesse. Alors que dans certains pays, elle est synonyme d’avenir et d’espoir, pour la République islamique d’Iran, elle est source de problèmes. Elle constitue potentiellement le grand adversaire interne du régime. La recherche d’emploi, la création d’une famille et l’amélioration de son confort de vie sont les priorités de la jeunesse iranienne d’aujourd’hui. Les revendications pour les libertés essentielles demeurent bien présentes. Pour autant, le durcissement du régime sous la présidence d’Ebrahim Raïssi ne présage pas d’améliorations à l’aune de ces revendications grandissantes. Cette jeunesse fait face à un dilemme : la résignation ou la révolution, mais à quel prix ?
Notes
(1) Joint Comprehensive Plan of Action.
(2) Clément Therme, « L’Iran en 2021 : une impasse économique et diplomatique », L’ENA hors les murs, no 511, janvier 2022, p. 22-28.
(3) Iran Metropolis New Agency, « Quel est le taux de chômage en Iran? » (https://bit.ly/3uFZDjf), page consultée le 2 mai 2022.
(4) Mohammad-Reza Djalili, Thierry Kellner, L’Iran en 100 questions entre durcissement et contestation, Tallandier, Paris, 2022, p.123-129
(5) « La jeune génération iranienne est déterminée à façonner son avenir en renversant le régime des mollahs » (https://bit.ly/3yS9wwN), page consultée le 2 mai 2022.
Légende de la photo en première page : Scène issue de la web-série Happiness, réalisée par Pouria Takavar. En suivant la trajectoire de quatre adolescents, le jeune cinéaste de vingt-six ans montre le visage d’une nouvelle génération iranienne. En adéquation avec les pratiques de cette jeunesse, les courts épisodes sont diffusés sur Instagram, un réseau social largement utilisé et plébiscité sur place. (© Happiness, La Onda Productions)













