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Soudan, une révolution confisquée par les militaires

Le fameux Heimidti apparaît aujourd’hui comme l’homme fort du régime même s’il n’est officiellement que le numéro deux du conseil. Il est originaire du Darfour et a également débuté sa carrière militaire du temps d’Omar al-Bashir, mais dans l’une des branches non officielles de l’appareil de sécurité soudanais — celle des fameux janjawid. Cette branche opérait durant la guerre au Darfour dans les années 2000 et c’est sur elle que le régime d’al-Bashir s’était appuyé pour mener sa guerre au Darfour (3). Depuis, ces milices à la funeste réputation ont été intégrées à l’appareil de sécurité soudanais sous le nom de « forces de soutien rapide ». Elles restent cependant largement automnes par rapport à l’armée au sein de l’appareil de sécurité et leurs pratiques jugées très violentes suscitent de vives critiques. C’est Heimidti qui, par exemple, commandait les forces qui ont dispersé dans la terreur le sit-in du 3 juin 2019 ainsi que celles qui, aujourd’hui, répriment dans le sang la contestation du nouveau putsch.

La révolution de 2019 n’avait donc pas réussi à sortir les militaires du circuit. Cependant, elle ne cherchait pas totalement à le faire, la position des civils à l’égard du rôle attribué aux militaires dans la transition variant d’un individu à l’autre. Il faut garder à l’esprit l’histoire du Soudan qui, depuis son indépendance, a connu de nombreuses guerres civiles (4) ainsi que des épisodes de répression très violents, ce qui pousse nombre de Soudanais à craindre la violence d’État mais aussi le risque de chaos. Les militaires ont bien conscience de ces appréhensions et n’hésitent pas à en jouer en agitant régulièrement le chiffon rouge. Ils le font également avec le risque terroriste et ce malgré une histoire très maigre en la matière, du fait de la proximité historique de la mouvance djihadiste avec le régime islamiste soudanais du temps d’Hassan al-Turabi. Au moment du coup d’État d’octobre dernier, des rumeurs ont ainsi circulé sur le démantèlement de cellules liées au groupe terroriste Al-Qaïda, une première dans un pays jusque-là épargné.

Quid des islamistes ?

Si la révolution de 2019 n’avait pas évincé les militaires, elle semblait l’avoir fait des islamistes (5) qui avaient été systématiquement dénoncés dans les grandes manifestations ayant conduit à la chute d’Al-Bashir comme l’illustre le slogan scandé dans la plupart des rassemblements de 2019 : « Sagatat sagatat ya kizan » — « Ils sont tombés, ils sont tombés, les kayzan (6) (islamistes) ». Ensuite, durant la première année de la transition, plusieurs mécanismes de « dé-islamisation » de l’État, de son administration et de ses pratiques clientélistes, ont commencé à être mis en œuvre par le gouvernement civil alors en charge des affaires courantes du pays. Les attentes se révélaient très fortes du côté de la population soudanaise qui, depuis la signature du pacte constitutionnel à l’été 2019, est systématiquement descendue dans la rue à chaque fois qu’un écart à cette ligne de conduite était perçu. Mais, depuis le nouveau coup d’État d’octobre 2021, les militaires apparaissent beaucoup moins enclins « à faire le ménage ». Ils freinent la plupart des grandes réformes entreprises par les civils et notamment celles qui concernent cette « dé-islamisation » de l’appareil d’État. Au sein de l’appareil judiciaire, ils ont notamment bloqué la mise à pied de juges favorables à l’ancien régime et, concernant la commission de démantèlement des intérêts de l’ancien régime, ils ont bloqué de nombreux dossiers.. Ces différentes actions, menées tout juste après ce nouveau coup d’État des militaires, tendent à indiquer que les civils ont touché à des dossiers trop sensibles. Elles témoignent également de l’intrication des intérêts du nouveau régime avec ceux de l’ancien. Des évolutions palpables ne doivent pas être pour autant niées, ce que traduit par exemple l’ascension à la tête du pays d’un personnage comme Heimeidti, originaire d’un groupe relativement marginalisé au sein d’une région elle-même périphérique, et qui n’appartient pas à l’élite locale ou nationale.

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