Magazine Moyen-Orient

Le Moyen-Orient en 2022 : à l’ombre de l’Ukraine

En Irak, le mouvement de contestation de la jeunesse qui semblait ébranler la classe politique en 2019 accuse les contrecoups de son usure et souffre de nombreuses fragmentations internes (8). Mais le système est bloqué et se maintient sur la corde raide : lors des élections du 10 octobre 2021, l’Alliance Fatah, qui n’est autre que la façade politique des milices Unités de mobilisation populaire (dépendant des Gardiens de la révolution iraniens) perdit son pari de constituer une majorité relative et n’obtint que 5,23 % des suffrages (17 députés sur 329). À l’inverse, le mouvement de Moqtada al-Sadr, jadis l’allié et désormais l’adversaire de Téhéran, obtint un score honorable (10 % des voix, 73 élus). Cependant, non seulement le taux de participation stagna à 43,3 %, mais l’Iran, utilisant les multiples relais à sa disposition, pesa de tout son poids pour empêcher l’élection d’un président, condition du fonctionnement des institutions.

Au Liban, autre théâtre de contestation où les manifestants refusèrent en 2019 par centaines de milliers la reconduction du pacte des zaïms communautaires militarisés, la crise économique prit une ampleur dévastatrice, les départs massifs, notamment des jeunes et des cadres hautement qualifiés, vidant le pays de ses forces vives. Dans ce contexte, le retrait de Saad Hariri de la vie politique constitua un non-événement, confirmant la marginalisation de la communauté sunnite sur la scène politique. Quant aux élections législatives du 15 mai 2022, boudées par 59 % des électeurs, elles n’ont pas permis, malgré une percée significative des listes alternatives et la perte de la majorité parlementaire par le Hezbollah et ses alliés, de changer la donne politique.

Au Yémen, en poste depuis février 2012, le président Abd Rabbu Mansour Hadi, dont le pouvoir n’était plus que l’ombre de lui-même, fut contraint à la démission en avril 2022, sans doute sous la pression de ses protecteurs, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, enlisés depuis 2015 dans une guerre sans issue contre les houthistes qui contrôlent le nord du pays. Annoncée comme le transfert de « manière irréversible » de l’ensemble des pouvoirs à un « Conseil présidentiel », cette chute confirme la séparation du pays en Nord houthiste et en Sud où se battent les forces indépendantistes, les seigneurs de guerre et les groupes djihadistes.

Ces derniers, dont l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) est le fleuron, disposent toujours d’importantes marges de manœuvre en Irak et en Syrie, et ce malgré l’assassinat, en janvier 2022, d’Abou Ibrahim al-Hachimi, le successeur d’Abou Bakr al-Baghdadi (1971-2019). L’attaque que l’EI put organiser le 20 janvier 2022 avec une étonnante audace, mais aussi une grande facilité, dans la province syrienne de Hassaké contre une prison où sont détenus plusieurs milliers de djihadistes, fit 246 morts dans ses rangs, les forces kurdes contrôlant ce camp pénitentiaire déplorant de leur côté 79 pertes. L’expansion de l’organisation est tout aussi soutenue en Afghanistan, où elle vise aussi bien la communauté chiite hazara que le gouvernement des talibans, sans même mentionner la vaste Afrique ­subsaharienne (9).

Notes

(1) Robert Gerwarth, Les Vaincus : Violences et guerres civiles sur les décombres des empires, 1917-1923, Seuil, 2017 ; Mark Mazower, Le Continent des ténèbres : Une histoire de l’Europe au XXe siècle, Complexe, 2015 ; Timothy Snyder, Terres de sang : L’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, 2012.

(2) Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

(3) Gabriel Martinez-Gros, « En Afghanistan, on fera ce qu’on pourra, peut-être un peu, et probablement rien du tout », in Le Monde, 8 septembre 2021.

(4) Pierre Hassner, La Terreur et l’Empire : La violence et la paix, tome 2, Seuil, 2003 ; La revanche des passions : Métamorphoses de la violence et crises du politique, Fayard, 2015.

(5) Claudio Sergio Ingerflom, « Westphalie est morte en Ukraine », in blog Entre les lignes entre les mots, 4 avril 2022.

(6) Isabelle Mandraud et Julien Théron, Poutine, la stratégie du désordre, Tallandier, 2021.

(7) Mathieu Galtier, « Onze ans après le départ de Ben Ali, Tunis reste une ville fermée », in Middle East Eye, 14 janvier 2021.

(8) Adel Bakawan et Sarah Anne Rennick, « Ambition nationale, vision divergente : Consensus et fracture parmi les jeunes activistes du “mouvement de Tishreen” », Centre français de recherche sur l’Irak/Arab Reform Initiative, 29 avril 2022.

(9) Jason Warner, Ryan O’Farell, Héni Nsaiba et Ryan Cummings, The Islamic State in Africa : The Emergence, Evolution, and Future of the Next Jihadist Battlefront, Hurst Publishers, 2021.

Légende de la photo en première page : Des Palestiniens portent le cercueil de la journaliste Shireen Abu Akleh, le 12 mai 2022, le lendemain de sa mort, à Jérusalem. © Xinhua/Muammar Awad

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°55, « Bilan géostratégique 2022 », Juillet-Septembre 2022 .

À propos de l'auteur

Hamit Bozarslan

Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS-CETOBaC) ; son dernier ouvrage s’intitule Le temps des monstres : Le monde arabe, 2011-2021 (La Découverte, 2022).

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