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Stratégie des moyens en France : le milieu du gué ?

La stratégie militaire industrielle française voit l’entrelacement de différents modes d’action : achats et conception auprès de l’industrie nationale, dans le cercle européen ou encore sur étagère aux États – Unis. Si la question de la préservation de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) fait consensus, comment la préserver et la développer ?

Jean-Louis Thiériot : La préservation de la BITD est essentielle à double titre. D’une part, elle est une condition de notre autonomie stratégique, notamment en matière de dissuasion qui suppose la capacité d’utiliser des moyens nationaux tout au long de la chaîne de déploiement opérationnel. Elle l’est aussi en matière conventionnelle, car seule notre capacité à développer du grand export nous permet de disposer de matériel à un coût accessible. D’autre part, dans un pays
désindustrialisé comme le nôtre, la BITD représente un atout économique majeur, un des rares secteurs où la France excelle encore avec 4 000 entreprises – souvent duales – réparties sur tout le territoire national, 200 000 salariés et un chiffre d’affaires de 15 milliards d’euros.

Dans ces conditions, les choix capacitaires français doivent être guidés par les enjeux industriels. Il faut privilégier ce que nous savons ou saurons produire, seuls ou en coopération. L’achat sur étagère doit se limiter à ce que nous ne pouvons pas produire ou à ce qui répond à des critères d’urgence. De plus, la production nationale permet, en cas de nécessité, la remontée en puissance en cas de crise dans le cadre de « l’économie de guerre ». Les délais nécessaires à la production des canons CAESAR devenus célèbres l’illustrent. Pour favoriser le développement de notre BITD, une série de mesures s’imposent :

• des commandes à long terme permettant l’amortissement des lignes de production nécessaires à la remontée en puissance, car l’industrie de défense est une industrie de temps long ;

• la mise en place d’un stockage mutualisé dynamique, financé par l’État et les industriels pour les matériaux critiques (métaux rares) ou les composants critiques ;

• une politique de formation ad hoc qui rejoint les difficultés générales de l’industrie. Aujourd’hui, une société comme Naval Group est obligée d’avoir recours à des soudeurs étrangers faute de volontaires. C’est toute l’image de l’industrie qui doit faire l’objet d’une politique massive de communication ;

• le renforcement des politiques de soutien à l’innovation dans l’esprit de ce que fait l’AID (Agence de l’innovation de défense). Il faut agir au profit aussi bien des grands ensembliers que des nouveaux acteurs (innovations de rupture, telles qu’armes hypervéloces, armes à énergie dirigée, laser et quantiques, mais aussi innovation incrémentale tout au long de nos programmes). De ce point de vue, la nomination à la tête de la DGA d’Emmanuel Chiva, ancien directeur de l’AID, est un signe encourageant ;

• la prise en compte des difficultés de financement (singularité des cycles industriels liés à la défense, prise en compte insuffisante de la dualité par les acteurs financiers, frilosité des banques ou des fonds d’investissement résultant du risque réputationnel, des règles de compliance, de l’application extraterritoriale du droit, de la pratique d’exclusion de certains labels ESG – Environnementaux, sociétaux et de bonne gouvernance – ou du lobbying de certaines ONG) doit impérativement être traitée au plus haut niveau de l’État ;

• un travail de fond sur l’intégration de la sécurité et de la défense comme critère de durabilité et de responsabilité sociale et environnementale, y compris au niveau européen. Notre BITD est directement menacée par la pratique de certains labels de finance durable comme Toward Sustainibility. Ce risque vient non seulement de ces initiatives privées, mais aussi de l’Europe qui, par le truchement de la taxonomie sociale européenne et du label Finance durable, envisageait d’exclure le secteur de la défense. La crise ukrainienne a provisoirement éloigné cette épée de Damoclès, mais la vigilance doit rester de mise. L’Europe multiplie les contradictions. Elle s’efforce de promouvoir le développement de capacités communes via l’Agence européenne de défense ou le FED (Fonds européen de défense), mais, en même temps, les statuts de la Banque européenne d’investissement n’ont pas été réformés et interdisent les prises de participation dans la défense. Ces sujets doivent mobiliser notre diplomatie et notre capacité d’influence, définie comme une mission stratégique à part entière par la dernière Revue nationale stratégique. Le lawfare est devenu une arme comme une autre ;

• au titre de la guerre informationnelle, la mobilisation de nos services et, le cas échéant, une communication ad hoc sur les tentatives de déstabilisation conduites soit directement par des puissances étrangères, soit par des ONG qui agissent comme des proxys conscients ou inconscients ;

• la défense de notre liberté de manœuvre pour le grand export. C’est un critère de souveraineté et un moyen de financer notre BITD. Les tentatives allemandes de transférer à l’UE le contrôle des exportations d’armement, contenues dans l’accord de coalition, doivent faire l’objet d’un veto absolu ;

• l’engagement politique pour une forme de « Buy European Act » de la défense lorsque des solutions européennes existent.

Petites et moyennes entreprises et établissements de taille intermédiaire sont traditionnellement des parents pauvres de la stratégie des moyens française alors qu’elles sont au cœur de processus – pourtant considérés comme essentiels – d’innovation. Comment les valoriser et les aider, y compris face aux appétits d’États concurrents ?

Trois actions sont prioritaires. D’abord, la simplification des procédures juridiques d’appel d’offres, d’appel à projets ou de définition de besoin. C’est autant une question de textes à toiletter que de pratiques à réformer. La commande publique militaire n’est pas épargnée par l’application d’un principe de précaution juridique et technique qui la paralyse.

Ensuite, les petites et moyennes entreprises et les entreprises de taille intermédiaire sont les premières victimes des difficultés de financement évoquées plus haut. Les cycles de l’industrie de défense sont des cycles longs qui correspondent rarement aux échéances des fonds d’investissement. De plus, en cas de besoin de recapitalisation ou de consolidation, ce sont les plus menacées par les risques de prédation étrangère. Avec la baisse du seuil de contrôle des investissements étrangers à 10 % du capital, la France est très consciente du problème. Le SISSE (Service de l’information stratégique et de la sécurité économique) de Bercy est un service remarquable, mais avec des moyens limités. Le cas de Photonis est emblématique : Bercy a eu le plus grand mal à trouver des investisseurs nationaux pour réaliser le tour de table nécessaire à son maintien dans le giron national. Ces problématiques d’exit – risque de veto du SISSE – conduisent souvent les fonds à se détourner des entreprises du secteur.

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