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Stratégie des moyens en France : le milieu du gué ?

Enfin, la création d’un fonds de souveraineté et de résilience mobilisant l’épargne longue, éventuellement accompagnée d’avantages fiscaux, bien au-delà de ce que fait Definvest, le soutien à l’introduction en Bourse ou la création d’une holding défense cotée – malgré la décote constatée – pourraient être des réponses adaptées.

Êtes-vous optimiste quant aux programmes menés en coopération avec l’Allemagne et qui sont pour le moins structurants pour l’avenir des forces ? Existe-t‑il une alternative ?

Être optimiste aujourd’hui serait d’une confondante naïveté. Les mauvais signaux s’enchaînent : abandon de la remise à niveau du Tigre au standard III, abandon du programme MAWS (Maritime airborne warfare system) au profit du Poseidon américain de patrouille maritime, report après 2045 du programme d’artillerie Common indirect fire system (CIFS), achats sur étagère de matériels américains avec les propos du général Zorn – « Je veux des matériels qui volent, qui roulent et qui soient disponibles sur le marché ; pas de développement de solutions européennes qui ne fonctionneront pas ».

S’agissant du programme de Système de combat aérien du futur (SCAF), au – delà des intentions affichées de recourir au « best athlete » (c’est-à‑dire au plus compétent pour piloter un élément du programme), la volonté d’Airbus Defence de partager la propriété des actifs stratégiques de Dassault en matière de commandes de vol et d’architecture système bloque le projet. Il s’agit d’actifs stratégiques. La France ne peut consentir à un tel abandon de souveraineté. De plus, rien ne pourra avancer tant que des garanties durables pour le grand export n’auront pas été apportées, au-delà des déclarations de bon vouloir de la ministre allemande de la Défense, Christine Lambrecht. Quant au char du futur, le Main ground combat system (MGCS), destiné à remplacer les Leclerc et Leopard II, un accord avait été trouvé avec une répartition à parts égales entre Nexter et Krauss – Maffei Wegmann réunis au sein de KMDS. Le projet est aujourd’hui entravé par la volonté de Rheinmetall d’entrer dans le jeu et de faire baisser la participation française. La décision de Rheinmetall de lancer seule le char Panther KF 51 est un très mauvais signal.

Enfin, cerise sur le gâteau, lors de son discours de Prague, le chancelier Scholz n’a même pas mentionné les coopérations franco – allemandes et a annoncé le lancement unilatéral d’un programme de défense antiaérienne ouvert à 14 pays de l’OTAN, de la Scandinavie à l’Europe centrale, fondé sur les missiles Arrow israélien et Patriot américain, sans que soit même examiné le missile franco – italien SAMP de MDBA… Tous les voyants sont au rouge. Aujourd’hui, les Français, longtemps en quête de succès symboliques, constatent unanimement ces difficultés. Mounir Belhamiti, rapporteur du programme 146 – membre de la majorité – a ainsi déclaré qu’il n’était pas possible « d’avoir des plans A sans avoir des plans B », c’est-à-dire sans l’Allemagne.

Cette situation s’explique par l’unilatéralisme de plus en plus marqué de Berlin – sur l’énergie ou l’accueil des migrants –, géant économique lassé de son rôle de nain politique, surtout lorsque notre pays, impécunieux et prodigue, tente de faire la leçon à l’Europe. Elle s’explique aussi par le trouble de notre voisin d’outre – Rhin, confronté à une réalité qui sape tous les fondements de sa politique : retour de la guerre en Europe alors qu’il avait évacué le tragique de l’histoire de son logiciel stratégique, échec du Wandel durch Handel (« le changement par le commerce ») à l’Est, crise de son modèle industriel exportateur en raison de la crise énergétique, tensions au sein de la coalition. Les coups de menton peuvent être des aveux de faiblesse.

Cela posé, l’Allemagne reste géographiquement au cœur de l’Europe. La sécurité de l’Europe ne peut se bâtir sans elle. La France doit fixer des lignes rouges : s’assurer que les coopérations correspondent à des nécessités opérationnelles, qu’elles ne coûtent pas plus cher que des solutions nationales, qu’elles n’aboutissent pas à des pertes d’actifs stratégiques et qu’elles n’entravent pas notre politique de grand export. Ces lignes rouges fixées, à l’Allemagne de faire ses choix.

De son côté, en temps masqué, la France doit travailler à des plans B, en développant les coopérations avec l’Italie, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas et surtout le Royaume – Uni auquel nous lient les accords de Lancaster House. L’heure est au pragmatisme. Le tandem franco – allemand ne doit plus être exclusif.

La prochaine Loi de programmation militaire focalise évidemment l’attention, la question budgétaire étant saillante au regard de ce qui est permis d’un point de vue capacitaire. Quelles seraient vos priorités matérielles ?

La cohérence capacitaire est d’abord du ressort des armées. Un parlementaire ne peut que poser quelques principes. Indépendamment de la dissuasion, dont la permanence et la crédibilité sont vitales, l’essentiel, dans un contexte de haute intensité, est de conserver un modèle d’armée complet, cohérent et crédible. Je ne fais que reprendre les conclusions de la mission parlementaire sur la haute intensité que j’avais conduite avec ma collègue Patricia Mirallès en février 2022, qui sont confortées par les premiers RETEX de la guerre en Ukraine. Nous en sommes à l’heure du « quoi qu’il en coûte de la sécurité ».

Pour l’armée de Terre, cela signifie être capable d’être une nation – cadre au niveau corps d’armée selon les standards OTAN, avec une attention particulière portée à la frappe dans la profondeur, à la défense sol-air, à la dronisation du champ de bataille, à la capacité de minage – bréchage, à la logistique, aux moyens de franchissement et à la guerre électromagnétique… Pour l’armée de l’Air et de l’Espace, il s’agit d’atteindre à l’horizon 2030 le format Rafale prévu, en n’oubliant pas l’aviation de transport avec le développement du futur MRTF (A200). Le spatial doit être une priorité avec un mix entre capacités propres et partenariat avec les acteurs privés pour améliorer la résilience.

Pour la Marine, les programmes majeurs doivent être lancés dans les temps (porte – avions de nouvelle génération…), nos navires être mieux armés – il est problématique que nos frégates de défense et d’intervention n’emportent que 16 missiles Aster contre 32 pour la Grèce – et régulièrement remis à niveau et les drones, les grands fonds, la guerre des mines ou le développement pour le contrôle de nos espaces maritimes de l’European patrol corvette être des priorités. Enfin, je ne vois pas comment nous pourrions remplir nos contrats opérationnels sans disposer d’au moins 18 navires de premier rang. Les années qui viennent vont être les plus difficiles pour la disponibilité opérationnelle de notre flotte.

Tout cela ne porte que sur les programmes à effet majeur. Il ne faut pas se détourner de l’attention portée aux petits équipements, indispensables au combattant, au cyber, au renseignement ou à la préparation de l’avenir pour faire face aux éventuelles ruptures technologiques.

Faut-il abandonner certains programmes ? L’EuroMALE par exemple ?

C’est un programme trop tardif et trop coûteux. Trop de fonds ont hélas ! déjà été engagés. Il faudra en tirer le meilleur. Pour le reste, la nouvelle conflictualité du monde ajoute des besoins, sans en réduire aucun. Il n’est pas de segment qui puisse être abandonné.

L’un des enjeux du quinquennat est le rôle du Parlement, Assemblée comme Sénat, dans les affaires de défense, traditionnellement limité et relativement peu critique. Dans le même temps, bon nombre de parlementaires expérimentés ne siègent plus dans les commissions idoines. Disposez-vous d’une marge de manœuvre ?

L’une des forces de la France est de disposer d’une boucle de décision courte avec le président de la République, chef des Armées, le ministre des Armées et une DGA efficace pour les acquisitions d’armement. C’est un atout qu’il ne faut pas gâcher par une parlementarisation excessive sur le modèle du Bundestag. Le nouveau président de la commission Défense, Thomas Gassiloud, a la volonté de renforcer le rôle de la commission avec des groupes de travail permanents comme celui que j’animerai avec mon collègue Mounir Belhamiti sur la BITD. C’est une excellente chose.

Pour aller plus loin, il faudrait que, sur le modèle de la DPR (Délégation parlementaire au renseignement), notre commission puisse travailler, pour certains de ses membres, sous le régime du secret défense. C’est envisageable pour les marchés d’armement ; et pour d’autres sujets certainement. Durant la Première Guerre mondiale, il y avait un « comité secret ». Mais cela suppose de faire évoluer les textes. En tout état de cause, même à droit constant, le Parlement aura un rôle à jouer dans la prochaine LPM, ne serait-ce qu’en raison de la majorité relative qui existe aujourd’hui. Et en lien avec le gouvernement, car il s’agit d’un sujet d’intérêt national, au – dessus des partis, mais en toute autonomie, les commissaires à la Défense de mon groupe (LR) feront entendre leur voix.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 3 novembre 2022.

Légende de la photo en première page : Un Meteor est amené vers un Rafale. (© Dassault Aviation/V. Almansa)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°87, « Conflit russo-ukrainien : révélateur de la guerre du futur », Décembre 2022 – Janvier 2023.

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