Magazine Moyen-Orient

Producteurs de pétrole au Moyen-Orient : vers la fin de l’État rentier ?

Depuis la décennie 1980, le paradigme de l’État rentier est devenu le modèle clé pour expliquer l’évolution économique et politique des producteurs d’hydrocarbures au Moyen-Orient. Parce qu’elles sont élaborées pour sortir de la dépendance au pétrole, les réformes accélérées depuis les années 2010 remettent en question ce modèle. Que représente la rente pétrolière lorsque Saoudiens et Omanais sont soumis à la TVA comme les Algériens ? Les États producteurs vont-ils résister à la décarbonation ? La remise en cause du paradigme de la rente n’est pas qu’une question théorique : c’est le symptôme de la transformation des rapports de pouvoir qu’impliquent les plans de réforme.

Les premières réflexions sur le rôle de la rente pétrolière au Moyen-Orient datent de la fin des années 1960. L’économiste iranien Hossein ­Mahdavy est l’un des premiers à décrire en 1970 les effets de ces revenus payés aux États par les entreprises concessionnaires étrangères auxquelles sont confiées les activités d’exploitation et de commercialisation des hydrocarbures. L’État iranien peut dépenser des sommes croissantes sans prélever de taxes équivalentes sur ses citoyens et ses industries, et sans rendre de comptes. La multiplication de ses interventions dans l’économie et la société, à la faveur d’une rente pétrolière en plein essor, décourage toute entreprise de diversification (1).

L’appropriation de la rente

La description de l’État rentier apparaît d’autant plus éclairante au début des années 1970 que les pays producteurs de la région doivent gérer des revenus inouïs. En Irak, les responsables du plan quadriennal de 1970-1974 n’arrivent pas à dépenser l’ensemble du budget prévu. En Arabie saoudite, le département du Plan renonce à relever ses objectifs, faute de pouvoir investir efficacement les sommes engrangées. Le front commun organisé par les producteurs du Moyen-Orient depuis les années 1950 pour reprendre le contrôle de cette rente accentue la pertinence du paradigme. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), créée en 1960, apparaît comme un club d’États rentiers tenant tête aux décisions des majors. En février 1971, les gouvernements arabes du Golfe s’associent à l’Iran pour obtenir une augmentation des prix du baril et des taxes sur les bénéfices des entreprises concessionnaires. Deux mois plus tard, la Libye obtient une nouvelle réévaluation qui profite aux autres pays producteurs, Irak et Algérie compris.

L’heure est à l’appropriation d’une rente qui a longtemps échappé aux gouvernements de la région. Le principe du partage à 50-50 des bénéfices entre les États et les entreprises concessionnaires n’est appliqué qu’à partir des années 1950 au Moyen-Orient. Le nationalisme arabe, puissant chez les premiers employés des compagnies pétrolières, soutient ces revendications tout en justifiant des attentes plus exigeantes quant à la redistribution des revenus. Ces derniers deviennent majoritaires dans le budget des États (plus de 60 % du budget à la fin des années 1960, même plus de 80 % pour le Koweït et l’Arabie saoudite) et fournissent en particulier les réserves de change. L’aboutissement de cette appropriation est célébré avec éclat lors des nationalisations des entreprises qui exploitent les hydrocarbures (en 1951 en Iran, en 1971 en Algérie et en Libye, en 1972 en Irak) ou de l’acquisition progressive de leur capital dans les monarchies du Golfe à partir de 1971. La participation de l’État saoudien dans la Saudi Aramco atteint 100 % en 1980, cinq ans après que le Koweït a pris le contrôle de la Kuwait Oil Company. Les États ne sont plus seulement les propriétaires des ressources ; ils contrôlent désormais les appareils de production et de distribution. L’étatisme que ­Hossein Mahdavy décrivait comme « fortuit » en 1970 se banalise et devient la règle.

La gestion de l’abondance des revenus passe par le développement sans précédent des appareils d’État, certains efficaces, la plupart relevant davantage de logiques de patronage. Avec ses entreprises publiques et ses institutions, l’État est au Moyen-Orient le principal pourvoyeur de capitaux et d’emplois. La redistribution irrigue l’ensemble de la société par le biais des services publics, des infrastructures, des emplois publics, et de l’octroi d’avantages spécifiques aux citoyens en échange de leur loyauté : dons de terre aux particuliers, contrats publics aux entreprises nationales, licences permettant aux bénéficiaires de contrôler l’importation et la distribution de produits étrangers, droit d’être « garants » (kafil) pour les travailleurs étrangers et donc de monnayer permis de résidence et travail. Le développement économique, réel et rapide, renforce des rapports de pouvoir verticaux que le paradigme de l’État rentier décrit avec efficacité. Dans de nombreux pays du Moyen-Orient, le contrôle des revenus du pétrole consolide le monopole du pouvoir par un clan partisan (en Algérie et en Irak) ou par l’une des branches des familles princières (monarchies arabes du Golfe).

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