La guerre d’Ukraine a vu l’engagement d’un grand nombre de drones, mais essentiellement aériens, en appui aux missions de reconnaissance/surveillance, d’interdiction du champ de bataille, de ciblage de l’artillerie, et de frappe dans la profondeur. Pourtant, la guerre des drones a aussi été menée à la mer – avec des démonstrations spectaculaires qui pourraient bien avoir une incidence sur la manière de penser les opérations navales du futur.
Une partie de la flotte de la mer Noire a fini par cesser ses opérations au départ de Sébastopol pour rejoindre Novorossiysk en septembre. À la vulnérabilité de la base navale criméenne à des attaques aériennes, y compris de la part de drones, il faut ajouter la menace représentée par les drones de surface piégés. Un drone de surface, possiblement destiné à agir comme torpille télécommandée via une liaison par satellite Starlink, avait été retrouvé échoué sur une plage à proximité de Sébastopol vers le 20 septembre. Il s’agissait d’un semi-submersible de trois à quatre de mètres de long, probablement discret au radar du fait de son profil rasant, doté d’un système optronique, mais aussi de ce qui s’apparentait à une antenne de liaison par satellite (1). Son système de propulsion semble être un waterjet. L’essentiel de la longueur de l’engin est occupé par une charge explosive d’une nature et d’une masse inconnues – peut-être de l’ordre de 30 à 50 kg. L’étrave est quant à elle dotée de ce qui s’apparente à deux contacteurs qui doivent servir de détonateur à la charge.
Sophistication rustique
Le système en tant que tel surprend par la « rusticité de sa sophistication ». Tous les éléments utilisés semblent assez facilement disponibles dans le commerce, jusqu’au Starlink dont une vingtaine de milliers de terminaux sont disponibles en Ukraine, ou encore aux waterjets qui qui seraient semblables au Sea-Doo d’origine canadienne (2). La nature de sa propulsion (électrique, essence ou diesel) est inconnue, mais H. I. Sutton indique que certains modèles Sea-Doo dotés d’un moteur à essence permettent d’atteindre les 110 km/h. De même, il est sans doute équipé de batteries permettant d’alimenter les systèmes optroniques et de communication, mais dont on ne connaît pas non plus les capacités ni l’endurance. L’intégration des différents composants apparaît comme relativement simple dans un pays disposant de plusieurs chantiers de réparation et d’entretien qui n’ont pas été pris par les forces russes.
Le facteur crucial pour ces drones est leur liaison par satellite. Discrète, elle est nettement moins facilement détectable ou brouillable et n’implique pas une distance maximale d’utilisation : elle est naturellement au-delà de la vue directe. En conséquence, la seule limitation à l’emploi au loin de ces drones est leur emport en carburant et leur consommation. En Ukraine, le débit moyen des terminaux Starlink est de l’ordre de 200 Mb/s, ce qui permet une retransmission en quasi-direct – le temps de latence est de quelques millisecondes – des flux vidéo du capteur optronique. Ce dernier est, comparativement, bien plus consommateur en bande passante que la télécommande du drone lui-même. Finalement, l’USV (Uncrewed surface vehicle) apparaît comme un bateau piégé télécommandé, avec pour conséquence une adaptativité au regard de la situation tactique. On pourrait en effet imaginer un drone allant frapper sur la base de coordonnées GPS par exemple, mais qui ne permettrait pas d’engager des schémas tactiques complexes.
Or, là où la vitesse est souvent vue comme un déterminant d’efficience de la frappe navale, la lenteur a également ses avantages. On peut ainsi faire sortir, jour après jour, plusieurs drones pour les télécommander suivant des trajectoires diversifiées afin de ne pas attirer l’attention, pour ensuite les regrouper sur une zone donnée, dans l’attente de conditions favorables à un engagement. La souplesse et la rusticité des moteurs et la fiabilité de la liaison satellitaire offrent ainsi des possibilités… pour peu que les batteries tiennent ou que les services ne soient pas interrompus. Les causes de l’échouage de l’USV en septembre ne sont pas connues, mais il est peu probable qu’il ait été volontaire – en particulier au regard des autres actions dans lesquelles ces engins allaient être engagés.
Le bilan opérationnel
Il est possible que l’un de ces drones – ou une version plus lourde – ait été engagé dans l’attaque du pont de Crimée du 8 octobre. Si la cause précise de l’explosion qui a détruit plusieurs travées de l’un des deux tabliers routiers et qui a fait brûler un train de carburant n’est pas connue, des images de vidéosurveillance pourraient laisser penser au passage d’une étrave sous un secteur du pont qui n’est pas destiné à la navigation. L’avantage du drone, ici, tiendrait dans son prépositionnement discret à proximité du pont, en attendant qu’un convoi ferroviaire de carburant passe. Les forces russes sont en effet bien plus dépendantes du rail que de la route pour leur logistique (3), et l’incendie d’un train garantit des effets structurels sur le tablier en acier (4). Le type de charge utilisée n’est pas connu, mais l’Ukraine, comme la Russie, sait utiliser la thermite, particulièrement utile face à l’acier.














