La guerre en Ukraine vient de passer le cap des six mois, et a engendré depuis l’hiver 2022 de profondes réflexions stratégiques de la part des chefs d’État et de gouvernement européens. Pour la toute première fois de son histoire, l’Union européenne a financé la livraison d’armes à un État en conflit par le biais d’un instrument adopté au printemps 2021, la Facilité européenne de paix.
Cette évolution a d’ailleurs soulevé pendant l’été 2022 une question déjà posée par le contrat de coalition allemand de la fin d’année 2021, qui invitait l’UE à engager une réflexion collective sur les exportations d’armement et la nécessité d’un contrôle du Parlement européen sur celles-ci. Une question collective qui rejoint le questionnement interne présent dans certains États, dont l’Allemagne est sans doute le plus emblématique puisque la même coalition intronisée en décembre 2021 et qui avait fait figurer son souhait de promouvoir une politique active de désarmement s’est vue confrontée à la nécessité d’apporter un soutien militaire à l’Ukraine (1), qui s’est traduit par un vote historique du Bundestag autorisant la livraison d’armes à Kiev au printemps 2022. De même, ce bouleversement de la situation stratégique européenne a conduit le Danemark à renoncer à sa clause d’exemption et à s’intégrer à la PSDC, ainsi que la Finlande et la Suède à adhérer à l’OTAN. Ainsi, en quelques mois, la défense européenne est non seulement revenue au cœur des discours européens, mais fait de plus en plus écho à un questionnement plus large au regard du retour des politiques de puissance dans les relations internationales : la nature de l’Union européenne a-t-elle changé avec la guerre en Ukraine ?
Évolution stratégique ne rime pas avec militarisation
Si les Européens ont été contraints de se poser la question de la posture internationale de l’UE avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ce questionnement, qui rejoint le long cheminement de la défense européenne depuis la fin de la guerre froide (2), ne se traduit pas par une réelle militarisation de l’UE. Certes, les États européens ont décidé d’accélérer les hausses de leurs dépenses militaires déjà engagées ces dernières années (3). De même la Boussole stratégique, adoptée en mars 2022, prévoit entre autres la mise en place d’une force d’action rapide de 5 000 soldats à l’horizon 2025. Ainsi, la guerre en Ukraine est venue renforcer, bien plus que la pratique pourtant régulière d’opérations militaires et civilo-militaires européennes depuis près de deux décennies, l’idée que la puissance civile n’est plus suffisante pour protéger les intérêts stratégiques de l’UE. La réunion informelle des ministres européens de la Défense à Prague le 29 août 2022 vient le démontrer avec, au centre des discussions, l’idée d’investir davantage dans la défense spatiale de l’UE et la négociation d’un accord politique en vue de lancer une mission européenne de formation des soldats ukrainiens dans les semaines à venir (même si les modalités pratiques d’une telle mission restent à déterminer). De même, la Commission européenne a, ces derniers mois, insisté sur la nécessité de bâtir une capacité industrielle de défense au sein de l’UE et a, en juillet 2022, décidé de compléter le Fonds européen de défense d’une somme de 500 millions d’euros visant à inciter les États européens à réaliser des achats d’armement coordonnés. Si l’ensemble de ces mesures ne débouche pas sur une réelle militarisation de l’UE au sens collectif, cela témoigne néanmoins d’une évolution de la façon dont les Européens conçoivent la notion de puissance : de façon plus robuste. L’outil diplomatique des sanctions vient donc s’ajouter aux instruments et capacités militaires que l’UE entend continuer de développer. Pour autant, ces évolutions viennent – elles modifier la nature de la puissance européenne ?
Que signifie la puissance en matière de défense européenne ?
La question de la puissance européenne revient à se demander ce que l’UE a la capacité de faire (ou d’empêcher) dans le domaine de la défense et de la sécurité. Or, tant que le fonctionnement institutionnel qui sous – tend l’édifice de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) reste ancré dans l’intergouvernementalisme, requérant l’unanimité des États membres pour prendre les décisions importantes telles que le lancement d’opérations européennes ou l’adoption de mesures coercitives à l’encontre de tel ou tel État (comme dans le cas des sanctions contre la Russie notamment), l’UE est tributaire de la volonté politique de ses États membres qui peuvent identifier dans certains cas l’existence d’intérêts stratégiques européens menacés (comme dans le cas de la guerre en Ukraine), et se diviser dans d’autres cas (comme par exemple lors des tensions militaires entre la Grèce et la Turquie à l’été 2020, ou lorsque le ministre français de la Défense avait à l’été 2016 exhorté sans succès ses collègues européens à envoyer des patrouilles européennes en mer de Chine méridionale afin de faire respecter le droit de la mer dans ces eaux disputées).














