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Maverick s’en va en guerre (d’Ukraine). L’arme aérienne et la puissance de son imaginaire

Le 24 février 2022, alors que l’Ukraine était attaquée sur plusieurs fronts et que la plupart des observateurs s’attendaient à un effondrement rapide de son armée, une rumeur enflait. Un pilote de sa force aérienne aurait à lui seul abattu cinq appareils en une journée, faisant de lui un « as en un jour ». Ce type d’exploit, dont aucun n’a été revendiqué depuis la guerre indo-­pakistanaise de 1965 (ni confirmé depuis 1945), est emblématique d’une dynamique plus large.

La troisième dimension occupe en effet une place à part dans l’imaginaire des opinions publiques. Parce qu’elle symbolise l’accomplissement du rêve d’Icare et que sa dimension chevaleresque a longtemps été fantasmée, elle est une source d’émerveillement, voire de réconfort en temps de guerre, et donc un terreau propice à la propagande. Néanmoins, les opinions restent particulièrement sensibles au facteur purement technologique : les ressorts tactiques tout comme les implications stratégiques de l’arme aérienne demeurent mal compris. Loin d’être anodin, ce décalage entre l’imaginaire du grand public et les réalités du terrain peut avoir un réel impact sur le contenu du débat politico – militaire au sein des sociétés démocratiques. C’est ce que nous analyserons ici à l’aune des évènements des premiers mois de ce conflit.

Le « fantôme de Kiev » ou l’éternel attrait des as

Au début du XXe siècle, alors que l’aviation faisait progressivement son entrée au sein des forces armées modernes, les autorités politiques et militaires décelèrent rapidement le potentiel mobilisateur de cette nouvelle arme. Ces soldats d’un genre nouveau permettaient de mettre des noms et des visages sur des guerres devenues totales, mobilisant (et tuant) des millions d’anonymes. Si les figures de Guynemer ou de Richthofen ont été abondamment mises en avant à l’heure des pionniers du combat aérien, les Galland, Mölders, Hartmann (dans le camp allemand) et autres Bader, O’Hare ou Clostermann (dans le camp allié) ont également bénéficié des faveurs des médias et/ou du politique durant la Deuxième Guerre mondiale (1).

Si la diminution des conflits dits de haute intensité et les mutations technologiques inhérentes à l’aviation ont rendu la figure de l’as moins visible, son potentiel d’attraction demeure néanmoins vivace. Il est en effet remarquable qu’aux premières heures d’une guerre d’une ampleur jamais vue en Europe depuis 1945, une frange de la population ukrainienne ait trouvé une forme de réconfort (car c’est bien de cela qu’il s’agit) dans un récit dépeignant l’avènement d’un as. À cet égard, ce qui rend le « fantôme de Kiev » particulièrement intéressant, c’est que – signe des temps – cette histoire a vu le jour sur les réseaux sociaux, à grand renfort de vidéos plus ou moins trafiquées. Le politique n’a d’ailleurs pas vraiment suivi, peut – être par peur de se voir accusé de relayer des informations erronées et, partant, de perdre en crédibilité. Ainsi, au lendemain de l’invasion russe, les autorités ukrainiennes, si elles ont effectivement revendiqué la destruction de six avions et de deux hélicoptères russes, n’ont nullement confirmé l’existence de ce pilote (2).

Le fait que ce récit soit plutôt apparu sous la forme d’une légende urbaine en fait un objet sociologique particulièrement digne d’intérêt. En effet, lesdites légendes se présentent sous forme de « récit[s] raconté[s] comme vrai[s] et récent[s] dans un milieu social dont il[s] exprime[nt] de manière symbolique les peurs et les aspirations(3) ». À ce titre, le fantôme peut être compris comme un récit traduisant la volonté de résistance du peuple ukrainien, une geste héroïque dans laquelle l’agressé compenserait son infériorité numérique par sa combativité et son talent. Cette déclinaison aéronautique de David contre Goliath, proche d’un certain récit mythifié de la bataille d’Angleterre, repose d’ailleurs sur un élément technique : la monture supposée de cet as imaginaire est en effet le MiG-29, un appareil inférieur au Su-27 (également utilisé par la force aérienne ukrainienne) et plus encore au Su-35 russe.

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