Magazine DSI

Le scorbut des nations. Réflexions stratégiques sur la maîtrise des mer et le blocus

La tendance actuelle au réarmement, la réapparition d’un monde multipolaire et le retour de la guerre en Europe imposent aux armées occidentales de se préparer à l’éventualité d’un conflit de haute intensité contre une puissance paire. Cette prise de conscience anime d’ores et déjà des débats intenses à l’échelle tactique et dans le domaine capacitaire. Pourtant, priorités technologiques et mise en œuvre tactique ne peuvent trouver leur pertinence que s’ils s’intègrent au sein d’une réflexion stratégique aboutie. Beaufre mettait ainsi en garde sur l’importance de la définition d’une philosophie générale de l’action pour éviter de faire « porter nos efforts sur des impasses(1) ».

Cette idée doit être transposée dans le domaine naval aujourd’hui : la réflexion actuelle portant sur les innovations et sur la capacité à prévaloir dans le cadre d’un engagement de haute intensité doit être accompagnée d’une réflexion d’ordre stratégique. Il s’agit notamment de s’intéresser à la notion centrale de maîtrise des mers, dont l’obtention vise à garantir pour soi le libre usage des océans, tout en y limitant ou supprimant la liberté de manœuvre de l’ennemi. À ce titre, puisque Hervé Coutau – Bégarie affirme que c’est avant tout « la capacité à organiser et à maintenir durablement un double blocus de la force organisée et du commerce qui caractérise la maîtrise de la mer(2) », le présent article se penche plus particulièrement sur l’apport du blocus maritime.

Dans un premier temps, une approche historique permettra de comprendre la manière dont maîtrise des mers et blocus ont pu être associés pendant des siècles au sein de la stratégie navale britannique. Fort de ces constats, il s’agira ensuite de proposer une réflexion plus actuelle sur la faisabilité d’un blocus maritime et la pertinence d’une stratégie basée sur la maîtrise des mers en cas de conflit majeur au XXIe siècle.

Bénéfices de la stratégie de maîtrise des mers du Royaume-Uni

Au cours des différents conflits entre 1792 et la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le Royaume – Uni a misé sur la maîtrise des mers (ou « sea control ») pour obtenir la victoire. Quatre bénéfices majeurs étaient recherchés. D’abord, cette maîtrise permettait d’empêcher la projection de forces adverses. État insulaire dont l’armée de terre est limitée, le Royaume – Uni devait pouvoir prévenir tout risque d’invasion qui lui aurait probablement été fatale.

Elle permettait ensuite de garantir la sécurité des flux commerciaux. Déjà, au début du XIXe siècle, le commerce maritime était la base de la puissance du Royaume – Uni. Avec la révolution industrielle, la dépendance de l’économie britannique aux importations s’est fortement accrue : la sécurisation des flux maritimes est alors devenue vitale (3).

Outre ces gages de survie, la maîtrise des mers offre également des opportunités plus offensives.

Castex y voit un prérequis absolu à l’action contre la terre, finalité nécessaire puisque la guerre navale ne peut que rarement suffire à remporter la victoire (4). Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les débarquements alliés en Afrique du Nord (1942), en Italie (1943) puis en France (1944) illustrent les possibilités d’action et de surprise offertes par cette maîtrise. La puissance continentale est alors obligée de diluer ses forces terrestres pour se préparer en tout lieu et en tout temps à un possible débarquement.

Enfin, la maîtrise des mers permet d’affaiblir l’adversaire dans la durée en bloquant ses approvisionnements. L’amiral Tripier compare ces effets à ceux d’une maladie, affirmant que « le scorbut des nations leur vient d’être privées des richesses amenées par la mer(5) ». De fait, au cours de la Première Guerre mondiale, le blocus britannique a eu des effets marqués. La famine qui en a découlé aurait tué de 500 000 à 800 000 Allemands (6), contribuant aux agitations sociales qui ont menacé l’Allemagne en 1918 et précipité la capitulation.

Le blocus comme issue fréquente de la dialectique de stratégies maritimes différentes

Au cours des nombreux conflits qui se sont déroulés depuis les guerres de la Révolution (1792), sa lutte pour la maîtrise des mers a régulièrement mené le Royaume – Uni à la mise en place de blocus maritimes. Forte de sa supériorité navale, la Royal Navy aurait probablement préféré provoquer immédiatement des « batailles décisives » dès le début des affrontements. La maîtrise des mers lui aurait ainsi été acquise dans la durée. Pourtant, une bataille comme celle de Trafalgar (1805) demeure l’exception, plutôt que la règle.

En effet, dans la majorité des cas, la puissance inférieure sur le plan naval n’a aucun intérêt à risquer ses navires en situation si défavorable. Au contraire, en préservant sa flotte, elle se crée des opportunités tout en imposant de fortes contraintes à la puissance supérieure. C’est une stratégie dite de « flotte en vie » (ou « fleet in being »). Face à cet ennemi qui refuse le combat, la puissance navale dominante n’a d’autre choix que de s’attacher à le contenir dans une zone limitée par un blocus. C’est la seule alternative pour bénéficier sereinement de la maîtrise des mers sur le reste du globe.

0
Votre panier