Nous voici donc entrés clairement dans une nouvelle ère stratégique où, dans un fondu enchaîné, nous glissons depuis dix ans des règles du « nouvel ordre mondial » à celles de la compétition des blocs. Nous passons ainsi d’un ensemble de règles du jeu des relations internationales et de l’emploi de la force à un autre, comme cela arrive tous les 10 à 30 ans.
Les forces armées sont normalement organisées en fonction de ces règles du jeu, avec cette difficulté que celles-ci changent souvent brutalement alors qu’un outil militaire est lent à se transformer. La France doit donc faire face actuellement, avec ses alliés, à une confrontation forte avec la Russie, avec encore la petite force polyvalente de police internationale mise en place après la fin de la guerre froide. Assez logiquement, alors que le nouveau contexte rappelle par de très nombreux aspects cette même guerre froide, c’est sans doute de ce côté qu’il faut regarder pour voir ce qu’il faut faire et que nous avons oublié.
Le champ des impossibles
Au début des années 1960, les forces armées françaises sont structurées prioritairement pour faire face à la menace de l’Union soviétique dotée de missiles intercontinentaux thermonucléaires et secondairement pour défendre les intérêts de la France hors d’Europe. On crée donc en priorité en une dizaine d’années une solide force nucléaire de seconde frappe. Cette force est évidemment surpuissante et même indestructible, mais elle ne peut être utilisée que si la nation est menacée dans son existence ou que l’ennemi utilise en premier son arsenal nucléaire, ce qui revient un peu au même. Le problème est que tout le monde perçoit que l’échange de frappes nucléaires qui suit équivaut à un suicide collectif.
Pour retarder le moment de se retrouver dans cette situation et si possible l’empêcher, on adosse un corps de bataille conventionnel à la force nucléaire. Ce corps est alors destiné à défendre les frontières du pays et même celles des voisins alliés, en particulier la République fédérale allemande (RFA), face aux forces du Pacte de Varsovie. Il est question un temps, comme dans les autres armées de l’époque, de doter ce corps de bataille de sa propre force nucléaire « tactique » avant d’y renoncer et de placer ces moyens dans la force nucléaire générale, avec ses contraintes. Il n’y a de nucléaire que stratégique. On crée également, en parallèle, une force de défense intérieure du territoire afin de lutter contre les infiltrations possibles de l’ennemi qui pourraient entraver le fonctionnement du processus de décision stratégique.
En parallèle, et pour faire face à la mission secondaire, on constitue avec des éléments des trois armées une petite force d’intervention extérieure qui doit permettre d’agir hors d’Europe dans le troisième cercle d’intérêts que décrivait le général Poirier en 1977 (1). Cette force d’intervention est en réalité duale, puisqu’elle peut également renforcer éventuellement le corps de bataille en cas de guerre en Europe. Ce modèle de forces est engagé dans la confrontation générale avec l’Union soviétique de manière à être suffisamment fort pour ne jamais être utilisé au-delà du seuil de la guerre ouverte. Ce franchissement augmente en effet considérablement la probabilité d’emploi de l’échange nucléaire et cela, personne ne le veut. On se trouve donc ainsi en Europe pendant des dizaines d’années, un cas sans doute unique dans l’histoire, avec des forces armées aussi nécessairement puissantes qu’immobiles dans leur face-à‑face.
Il y a alors plus de liberté d’action pour la France hors d’Europe, mais les moyens que l’on peut y consacrer sont forcément réduits du fait de la priorité accordée au théâtre européen. On y évite aussi de se retrouver face à face avec les Soviétiques, toujours pour éviter de provoquer une escalade irréversible. Les choses y sont donc plus actives et subtiles, mais toujours limitées dans leur ampleur et leur degré de violence.
La confrontation à la française
Dans ce contexte, l’emploi des forces françaises contre des États pendant la guerre froide se limite à des confrontations. La France se trouve en conflit avec la Tunisie au sujet des bases à Bizerte, conflit qui débouche en juillet 1961 sur une intervention militaire très limitée dans l’espace-temps. La France dénoue ensuite en 1963 un confit de délimitations de zones de pêche avec le Brésil en déployant des bâtiments de la Marine nationale pour protéger les pêcheurs français.
Elle se trouve surtout confrontée dans les années 1980 à la Libye, à l’Iran et à la Syrie. Lors de la confrontation avec la Libye, avec l’opération « Manta » en août 1983, la France déploie en quelques jours une brigade au centre du Tchad et une force aérienne de 50 avions et 30 hélicoptères répartis entre Ndjamena et Bangui, sans compter le groupe aéronaval à proximité des côtes. La crédibilité du déploiement français est renforcée par la définition sur le terrain d’une ligne rouge dont le franchissement signifierait automatiquement le combat. L’adversaire libyen, présent militairement dans le nord du pays et menaçant le sud avec ses alliés, est dès lors placé devant le dilemme d’une guerre très difficile contre la France ou le renoncement. Il renonce. Derrière ce bouclier, la France porte assistance à l’armée nationale tchadienne avec des équipements et des conseillers discrets qui l’accompagnent dans son offensive dans le nord. Comme en Tunisie en 1961, la confrontation avec la Libye n’exclut pas l’emploi de la force, à condition que celui-ci reste très ponctuel comme des raids aériens de part et d’autre. Contre la Syrie et l’Iran, les choses sont plus difficiles puisque ces deux États attaquent la France dans le champ clandestin, avec des attentats ou des prises d’otages réalisés par des organisations alliées. La France est mal à l’aise pour y faire face. On aide alors très largement, contre rétribution, l’Irak dans sa guerre contre l’Iran, mais on n’ose pas frapper l’Iran.














