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L’Arménie peut-elle échapper à l’étau géopolitique qui se resserre autour d’elle ?

Pourquoi l’affaire du corridor de Latchine fait-elle rebondir le conflit azéri-arménien ?

Cette affaire intervient à un moment où la Russie, principale puissance protectrice de l’Arménie, est affaiblie et occupée par la guerre que ses dirigeants ont lancée en Ukraine le 24 février 2022. Elle fait suite à la deuxième guerre du Karabagh qui s’est déroulée du 27 septembre au 9 novembre 2020, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et qui a provoqué un nouveau et profond bouleversement géopolitique de la région sud-caucasienne. Les régions peuplées d’Arméniens du Haut-Karabagh et des régions environnantes, baptisées Artsakh par les Arméniens, et occupées par l’Arménie depuis 1994, ont été reprises par l’Azerbaïdjan à l’issue d’un conflit armé de haute intensité. L’Azerbaïdjan entendait reprendre le contrôle de ces territoires qui lui appartiennent au moins juridiquement et légalement depuis l’éclatement de l’Union soviétique en décembre 1991. Plus largement, ce conflit fait suite à la première guerre du Karabagh, appelée en Arménie « guerre de libération de l’Artsakh », qui s’est déroulée de février 1988 jusqu’au cessez-le-feu du 16 mai 1994. Elle a été une réponse directe à l’existence de pogroms anti-arméniens durant les années Gorbatchev (1985-1991) et au vote des dirigeants du soviet régional du Karabagh demandant l’unification de la région autonome avec l’Arménie le 20 février 1988 pour réunir dans un même territoire toutes les populations d’identité, de culture et de religion arménienne.

De fait, les actuelles frontières internationales, issues de l’éclatement de l’URSS, ne recoupent pas du tout les répartitions ethniques et religieuses du Caucase telles qu’elles existaient en 1991 et encore aujourd’hui. Ces frontières administratives ont été créées à l’époque stalinienne pour diviser les populations locales, le plus souvent hostiles au pouvoir communiste, et qui n’ont été effectivement contrôlées par le pouvoir bolchevik qu’à partir de 1922. Ainsi, le Haut-Karabagh est une enclave administrative de population arménienne en territoire azerbaïdjanais, créée le 7 juillet 1923 pour affaiblir les Arméniens dans l’URSS de l’époque.

L’existence de ces deux conflits de 1988-1994 et de 2020 du Haut-Karabagh et de l’Artsakh s’explique très largement par le fait que ces régions sont des terres historiquement peuplées d’Arméniens — population de langue indo-européenne appartenant en très grand majorité à l’église chrétienne autocéphale d’Arménie —, et qui ont été intégrées en 1923 à une république soviétique, puis à un État indépendant, l’Azerbaïdjan, peuplé de populations d’origine et de langue turco-tatare, donc apparentées aux Turcs de Turquie, et qui sont très majoritairement de confession musulmane chiite. Or, ces deux populations sont historiquement hostiles l’une à l’autre et l’éclatement de l’URSS n’a fait qu’attiser et resurgir au grand jour des détestations historiques très antérieures à la création de l’Union soviétique. La dictature communiste n’avait fait que mettre sous un boisseau tout à fait temporaire des conflits qui ont immédiatement resurgi à la faveur de l’éclatement des structures politiques existantes en 1991.

Ces conflits historiques sont donc réapparus à la surface géopolitique du globe en 1988 et ils sont fort loin d’être en voie de résolution. D’ailleurs, si l’on suit les plus récentes déclarations des autorités azerbaïdjanaises, elles rêveraient d’en finir avec la présence arménienne historique, religieuse et humaine dans la région, et il est fréquent d’entendre des officiels azerbaïdjanais demander de reprendre la lutte militaire avec l’Arménie, voire, pour les plus extrémistes, d’achever le génocide entrepris par l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale contre les Arméniens, suscitant ainsi la crainte d’un nouveau génocide des populations arméniennes et expliquant les multiples appels à l’aide internationale lancés par le Premier ministre arménien Nikol Pachinian à l’automne 2022 (3) et tout particulièrement depuis le blocage du corridor de Latchine en décembre 2022.

À propos de l'auteur

Christophe-Alexandre Paillard

Haut fonctionnaire, maître de conférences à Sciences Po Paris et à Sciences Po Lille, chercheur associé de l’université Bernardo O’Higgins (UBO, Santiago, Chili).

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