L’histoire du conflit déclenché le 24 février 2022 par la Russie dans les plaines ukrainiennes reste évidemment à écrire, sans d’ailleurs que nous soyons aujourd’hui capables d’en voir les échéances ni toutes les conséquences géopolitiques, diplomatiques et économiques à plus long terme. Il est toutefois possible de tirer quelques enseignements simples quant aux évènements en cours. Clairement, l’Union européenne et ses États membres sortent affaiblis d’une guerre qui leur échappe et qui nous condamne à nous engager dans un engrenage qui pourrait nous être collectivement fatal (2) si la montée aux extrêmes se poursuit de part et d’autre des lignes de front. À court et moyen terme, l’autre principal enseignement de ce conflit reste la révélation de l’ineptie de multiples politiques allemandes en général et de la politique énergétique de ce pays en particulier. Il ne me semble pas excessif de considérer que l’Allemagne, aveuglée par la faiblesse de ses partenaires européens, dont la France et l’Italie, fascinée par les ressources énergétiques russes, et prisonnière d’une idéologie mortifère pour la France et de nombreux pays européens, en matière d’énergie en général et de nucléaire civil en particulier, porte une très lourde responsabilité dans les évènements récents qui frappent les marchés européens, notre économie et notre industrie, sans même parler de l’élan qu’elle a donné à la Russie pour bâtir une économie de rente apte à financer ses conflits extérieurs.
Sans aller jusqu’à faire des comparaisons toujours hasardeuses avec le pacte germano-soviétique du 23 août 1939, il n’est pas excessif de dire que la politique énergétique allemande a été l’imbécile utile de la politique de revanche de Vladimir Poutine et le fossoyeur d’une certaine idée des coopérations industrielles franco-allemande et européenne ; à supposer que celles-ci aient jamais existé. De fait, le crash récent et continu de toutes les coopérations d’armement franco-allemandes, masqué par l’ampleur des inquiétudes économiques et énergétiques en Europe, ne fait qu’ajouter au séisme industriel que représente pour la France et nombre de ses partenaires européens la guerre en Ukraine. En résumé, dans le contexte actuel des derniers projets encore sur étagère, le projet de char de combat franco-allemand MGCS ne sert que de monnaie de singe pour permettre aux industriels allemands, très en retard dans l’aéronautique par rapport aux Français, de gagner des parts industrielles et des compétences dans le projet d’avion de combat franco-hispano-allemand SCAF. Ces industriels allemands font semblant de jouer le jeu de la coopération pour affaiblir Dassault, Thales et Safran, dans l’intérêt d’Airbus Allemagne, d’Hensoldt (3) et du motoriste MTU, tout en donnant des miettes aux Espagnols d’Indra et d’ITP. Dans le même temps, la Commission européenne ridiculise la politique de base industrielle et technologique de défense européenne, la BITD, en donnant des contrats à des sociétés venues de nulle part ou directement liées aux intérêts industriels américains, à l’image de l’attribution du moteur du projet Eurodrone contre lequel se bat Safran (4). Dans l’armement comme dans l’énergie, les mêmes mécanismes sont à l’œuvre et il serait temps de réaliser que l’Allemagne nous entraîne dans le gouffre et que ce processus doit à tout prix s’arrêter pour notre pays et notre industrie.
Comment l’Allemagne a-t-elle construit sa politique énergétique depuis la fin de la guerre froide ?
Parvenue à la Chancellerie le 22 novembre 2005 dans le cadre d’une grande coalition avec le parti social-démocrate, Angela Merkel et son parti CDU/CSU ont poursuivi et accentué les orientations politiques et industrielles engagées par son prédécesseur, le chancelier SPD Gerhard Schröder. Globalement, tirant les conséquences stratégiques de la fin de la guerre froide et de la réunification, l’Allemagne a lancé une politique d’investissement industriel, fort logique au vu de son histoire et de sa géographie, à destination des pays d’Europe centrale et orientale. Travaillée par de forts courants politiques anti-nucléaires et une orientation environnementaliste depuis les années 1980, l’Allemagne a aussi fait des choix critiques dans les années 2005/2011 en matière d’énergie. En premier lieu, l’Allemagne s’est engagée dans une politique de long terme de rapprochement avec la Russie dans le domaine énergétique, en aidant celle-ci à rénover son parc d’exploitation de ses ressources naturelles en hydrocarbures (5) et en orientant les exportations russes de gaz naturel et de pétrole vers l’Union européenne (UE) en général, et l’Allemagne en particulier (6). Elle a d’ailleurs fait de Gerhard Schröder le premier VRP des intérêts énergétiques russes en Europe et elle a été le moteur du lancement du projet de gazoducs Nord Stream 1 et 2 visant, déjà, à contourner l’approvisionnement de gaz par l’Ukraine. En second lieu, l’Allemagne a fait le choix de renoncer à l’industrie nucléaire civile (7), sans concertation avec ses partenaires européens, faisant fi de toutes les coopérations existantes (entre autres celle de Siemens avec Alstom) et en mettant la France devant le fait accompli le 15 mars 2011, invoquant alors l’accident de Fukushima comme prétexte à ce renoncement. L’Allemagne décida d’arrêter définitivement et immédiatement sept réacteurs nucléaires et d’achever la fermeture de son parc électronucléaire pour le 31 décembre 2022. Les évènements en Ukraine ont évidemment changé la donne et cette fermeture est repoussée sine die pour ses trois dernières centrales encore en activité.














