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L’Union européenne au XXIe siècle : la gestation d’une puissance internationale ?

Le saut quantitatif et qualitatif du « grand élargissement » (2004)

La construction européenne est née comme une instance de cohésion économique pour l’Europe de l’Ouest contre le bloc de l’Est, sous le parapluie militaire américain. Mais, au XXIe siècle, l’Union européenne a réalisé sa réunification continentale. La plus forte manifestation de cette unification historique a été le grand élargissement de 2004 : cette cinquième vague d’adhésions a marqué un tournant quantitatif, avec l’entrée de dix nouveaux États-membres, et qualitatif avec l’inclusion d’anciennes économies dirigées et d’anciennes dictatures communistes. Qu’on mesure le chemin politique parcouru depuis l’Europe des fondateurs à six États : toutes les anciennes « démocraties populaires » d’Europe centrale et orientale ainsi que trois anciennes « républiques socialistes soviétiques » (RSS) — les trois États baltes parties intégrantes de l’URSS — ont alors rejoint ce qui était, quinze ans auparavant, « l’autre camp ». Si les défis internes, juridiques et budgétaires de cet élargissement sont immenses, d’un point de vue géopolitique, il s’agit d’une projection de puissance inouïe de la part d’une organisation régionale. L’Union a consacré, par sa seule attractivité, la cohésion d’un continent où se livraient des guerres intestines depuis des siècles. Envisagé dans son ensemble, cet élargissement est un nouvel élan pour la présence internationale des Européens : par le Partenariat oriental (2009), ceux-ci entendent donner à leurs principes juridiques et économiques une portée continentale, par le partenariat stratégique avec la Russie et les sommets UE-Chine et par la négociation d’accords renouvelés avec les États-Unis, ils donnent à l’élargissement une portée historique. Forts d’une masse critique et d’une intégration régionale unique en son genre, ils exploitent le relatif retrait américain et russe pour s’affirmer.

Aussi important soit-il, cet élargissement ne suffit pas à guérir l’Europe de son « syndrome RFA » : les Européens abordent la guerre en Irak et la coalition américaine en Afghanistan en ordre dispersé. Ce sont bien plutôt les crises de la longue décennie 2008-2022 qui manifestent la volonté de se poser comme puissance des Européens, avec des limites évidentes.

La naissance de la diplomatie de l’Union

Les Européens ont réussi à se montrer soudés pour affronter la crise financière de 2008 au sein du G7, et réunis par l’urgence de sauver la devise européenne, notamment au moment des crises budgétaires grecque, irlandaise, portugaise et espagnole. Mais l’Union n’était pas véritablement sortie de son registre initial, l’économie. C’est avec le réarmement russe (commencé en 2009) puis l’annexion de la Crimée (en 2014) et enfin la guerre en Ukraine, que l’Union européenne prend conscience de la nécessité de veiller elle-même sur ses intérêts internationaux, y compris sur les plans diplomatiques et militaires. D’un point de vue organique, l’action extérieure de l’Union s’incarne, avec les hauts représentants successifs (Federica Mogherini puis Josep Borell) et l’action des présidents de la Commission européenne (Jean-Claude Juncker puis Ursula von der Leyen). Il est encore renforcé par le Service européen pour l’action extérieure (SEAE). D’un point de vue doctrinal, le saut est net : l’Union se dote de stratégies internationales, comme la récente (2022) « Boussole stratégique », elle se veut « géopolitique » selon l’expression d’Ursula von der Leyen lors de son entrée en fonction en 2019. Et, du point de vue matériel, elle a créé le Fonds européen de défense (FED) en 2016 sur une proposition de la Commission Juncker pour financer l’effort technologique et capacitaire entre plusieurs États membres.

Un outil de puissance assumé : la stratégie des sanctions

Le domaine où la guérison du « syndrome RFA » est le plus net est la stratégie des sanctions. À mi-chemin entre le soft power et le hard power, ancrée dans les atouts de la puissance européenne (le poids commercial et financier, l’attractivité médicale et bancaire), les sanctions sont devenues le véritable arsenal des Européens pour peser dans les relations internationales. Depuis les années 2000, l’Union définit sa doctrine et ses cibles. Elle met en place des sanctions individuelles, centrées sur les responsables politiques, administratifs et économiques, destinées à faire sentir aux leaders le prix de leurs décisions contre les intérêts et les principes de l’Union européenne. Ainsi, les membres de la junte birmane ou l’élite du régime biélorusse voient leurs avoirs gelés et leur droit à entrer sur le territoire de l’Union suspendu. Les sanctions économiques sont, quant à elles, destinées à priver des secteurs d’accès aux consommateurs, financeurs et fournisseurs européens. C’est le pari des sanctions adoptées et renouvelées depuis 2014 à l’encontre de la Fédération de Russie : accentuer la pression économique pour éviter de financer la politique extérieure russe et couper les approvisionnements technologiques de l’économie de guerre russe. Aujourd’hui, l’Union pèse sur tous les continents en frappant plus de 30 États de sanctions, que ce soit de sa propre initiative ou en transcrivant des sanctions adoptées au sein de l’ONU.

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