La lutte contre le terrorisme, qui a accaparé les décideurs politiques et les services de renseignement depuis plus de 30 ans, et l’émergence du djihadisme ont semblé reléguer, aux yeux de nombreux commentateurs et du public, le contre-espionnage au rayon des vieilleries, au même titre qu’un artisanat charmant, mais techniquement dépassé et irrémédiablement démodé.
Au sein des services eux – mêmes, les vétérans de la guerre froide, de la guerre civile libanaise ou de l’affrontement secret avec la République islamique d’Iran ont longtemps fait figure de vestiges d’époques révolues et de méthodes balayées par les progrès remarquables du renseignement technique.
Le contre-espionnage, une mission centrale, des méthodes précieuses, mais un périmètre étendu
Leur savoir-faire, pourtant, est essentiel et rien, dans tous les domaines du renseignement, ne peut être réalisé sans les techniques et logiques pratiquées depuis des siècles et constamment réévaluées : recrutement des sources et contrôle des manipulations, évaluation des intentions de l’adversaire à l’aide de méthodes analytiques éprouvées, opérations complexes à temporalités multiples, stratégies de long terme. Dans certains services, notamment boulevard Mortier, les plus grands succès obtenus dans le domaine de la lutte contre la prolifération l’ont par exemple été grâce à l’association harmonieuse de compétences scientifiques de haut niveau et de manœuvres opérationnelles audacieuses, mais finalement orthodoxes.
L’agressivité croissante des services chinois (2) ou russes depuis au moins une dizaine d’années, a permis de sauver ces savoir – faire au sein des services du premier cercle de la communauté française du renseignement. Le contre – espionnage, mission qui consiste à empêcher une puissance étrangère de faire sur notre sol ce que nos services tentent précisément de réaliser sur le sien, a cependant mué et n’est plus l’apanage de quinquagénaires taciturnes et obsessionnels portant des imperméables mastic et des feutres. Son périmètre s’est en effet étendu et les professionnels évoquent désormais la lutte contre l’ingérence.
Héritière de la Sécurité militaire, la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD) définit ainsi cette fonction et sa prise en compte : « Une ingérence est un acte hostile visant à porter atteinte, autrement que par la confrontation militaire directe, aux intérêts fondamentaux de la Nation ainsi qu’à la défense nationale et au secret de la défense. La contre-
ingérence vise à déceler les intentions adverses en identifiant et en neutralisant toute menace pouvant conduire à des actes hostiles de la part d’organisations, de groupes ou d’individus isolés. (3) »
Présentée de façon si lapidaire, cette mission peut sembler simple alors qu’elle est en réalité remarquablement étendue. Dès 2003, les autorités canadiennes l’avaient d’ailleurs poussée à ses limites en précisant qu’elle comprenait la défense de leurs forces armées et de leurs services contre « des activités de services de renseignement de pays adverses, d’organisations ou d’agents se livrant, ou susceptibles de se livrer, à l’espionnage, au sabotage, à la subversion, au terrorisme ou à des activités en rapport avec le crime organisé ou autres activités criminelles (4) ».
De façon très révélatrice, l’expression « contre – ingérence » présente sur le versant francophone du site du ministère canadien est le pendant de la très générale formule « counter – intelligence » de son versant anglophone, traditionnellement comprise en français par le classique « contre – espionnage ». La contre-ingérence, fort logiquement, ne chercherait donc pas seulement à démasquer les membres des services étrangers et leurs sources, mais à lutter contre le terrorisme – mode opératoire, mais aussi démarche politique visant à peser sur un État en ciblant sa population et/ou ses intérêts –, et plus largement à contrer toute action d’influence conduite contre un gouvernement et/ou la population (5). Il y a près de 20 ans, les autorités canadiennes n’hésitaient pas à assumer publiquement que la contre – ingérence défendait l’État contre toute forme de menace délétère et de subversion. Courageuse et lucide, la démarche se heurte cependant à de sérieuses limites, notamment légales et conceptuelles.














