Une stratégie globale de long terme
Parmi les fameux 36 stratagèmes chinois, certains ont pour objectifs de gagner du terrain, d’obtenir par la ruse ce que d’autres possèdent ou contrôlent (6). Citons les vingt-sept et vingt-huitième : « Jouer l’idiot sans être fou », c’est-à-dire laisser l’adversaire sous-estimer ses capacités, et « monter sur le toit et retirer l’échelle », autrement dit attirer l’ennemi et l’isoler en lui tendant un piège qui s’appuie sur sa faille principale, pour notre sujet, l’appât du gain pour des États et entreprises avides de marchés et de profits. C’est cette stratégie de long terme que va mener la Chine de Deng Xiaoping entre 1978 et 1992 pour « faire croire que la Chine est un pays faible qui se maintient tant bien que mal, ce qui lui donna toutes les marges de manœuvre possibles afin que l’Occident vienne faire des affaires en Chine et ainsi mieux tromper sur ses réelles ambitions » (7). Pendant cette première phase de rattrapage, et bien avant l’entrée de la Chine à l’OMC, explique sir Richard Dearlove, l’ancien patron du MI6, « les renseignements acquis par les services, tout particulièrement les vols de propriété intellectuelle qu’ils ont opérés, ont été déterminants dans la reconstruction de l’économie chinoise » (8). Un effort poursuivi notamment sous la présidence d’Hu Jintao (2003-2013) avec une dérive assez classique : une confusion entre intérêts privés et service de l’État. Les espions devinrent aussi businessmen, un mélange des genres qui entraînera à l’arrivée de l’actuel président Xi Jinping un grand coup de balai anti-corruption. Le renseignement économique chinois est repris en main et plus puissant que jamais, au service du plan « China 2035 », une « vision » du Parti communiste chinois qui vise à faire de la République populaire la première puissance économique mondiale, une nation moderne et technologiquement autosuffisante.
Pour ne pas aborder le renseignement économique chinois de manière fermée, il convient donc de le replacer dans la stratégie globale de la puissance chinoise qui mêle avec subtilité hard et soft powers (9). Ainsi, le projet pharaonique appelé communément « nouvelles routes de la soie » (10) et financé exclusivement par la Chine (avec une mise de départ de plus de 1 000 milliards de dollars), n’a pas d’autre ambition que la maîtrise d’un réseau tentaculaire de routes, voies ferrées, ports, pipelines…, sans oublier les réseaux de fibre optique et la fameuse 5G. Le modèle chinois de financement et l’intelligence des choix d’implantation ont ainsi séduit plusieurs alliés traditionnels des États-Unis, mais aussi des membres de l’Union européenne comme la Grèce ou l’Italie, deux pays qui viennent renforcer une influence chinoise en Europe, qui s’appuie en particulier depuis 2012 sur le groupe dit « 16 +1 ». Ce pouvoir « feutré » est, pour la Chine, un moyen de disposer indirectement d’une majorité qualifiée, ces petits pays lui étant redevables de nombreux financements d’infrastructures (qui peuvent même devenir propriété chinoise en cas d’impossibilité de rembourser). Ainsi, peut-on s’interroger sur la position de l’Union européenne concernant l’interdiction des véhicules thermiques à horizon 2035 dès lors que la Chine dispose d’un tel soutien auprès d’une majorité de pays membres ? Car comme l’a bien expliqué Carlos Tavares, alors président de PSA (devenue Stellantis), lors d’une audition devant l’Assemblée nationale, cette décision risque de précipiter l’industrie automobile européenne dans une dépendance forte vis-à-vis des fabricants de batteries essentiellement asiatiques, la Chine disposant par ailleurs d’un accès plus que privilégié aux minerais stratégiques permettant de les fabriquer. Naïveté ? Cécité ? L’Allemagne semble avoir récemment pris la mesure de cette dépendance stratégique en remettant en cause cette interdiction de la vente de véhicules thermiques à l’horizon 2035… Mais voilà néanmoins ce qu’est concrètement une stratégie agile et intégrée d’intelligence économique : se renseigner, sécuriser et influencer.
Le rôle des services de renseignement
Pour Roger Faligot, auteur d’une somme de référence sur les services secrets chinois, ceux-ci sont désormais en pointe dans le renseignement économique (11). Mais avant de préciser l’organisation et les méthodes, évoquons la généalogie du renseignement économique chinois et décryptons-la au prisme de l’analyse comparée des cultures nationales du renseignement, une méthode française originale développée depuis la fin des années 1980 par Christian Harbulot (12). Pour lui, cette culture chinoise du renseignement économique doit être mise en regard avec celle de l’URSS et surtout celle du Japon dont elle s’est inspirée.













