Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

De l’espionnage industriel à l’intelligence économique : la stratégie agile et intégrée de la puissance chinoise

Au XXe siècle, le régime soviétique va être un maître en termes d’infiltration des élites occidentales et de pillage économique. Ce pillage est même la principale défaite du bloc de l’ouest ainsi que le révèlera notamment l’affaire Farewell (13). Les vecteurs utilisés par l’URSS restent néanmoins spécifiques : rabcors (correspondants ouvriers), antennes syndicales, Komintern, etc. Difficilement imitables donc par une Chine qui peut néanmoins s’inspirer des failles humaines et organisationnelles dont usera et abusera le KGB. Celles-ci sont généralement présentées à travers l’acronyme anglais MICE pour « money, ideology, compromission, ego ». Des leviers certes bien connus de tous les services de renseignements, mais plus faciles à exploiter dans les démocraties par les régimes totalitaires. Dans Missions spéciales, l’ex-espion soviétique Pavel Soudoplatov explique ainsi que les savants qui ont communiqué des secrets atomiques à l’Union soviétique n’étaient pas des agents dûment rémunérés. Après avoir partagé leur savoir avec leurs homologues soviétiques par crainte de voir Hitler produire la bombe atomique, ils s’étaient par la suite persuadés que, pour maintenir la paix mondiale, il fallait aider l’URSS à devenir une superpuissance. Et en traitant avec eux, Soudoplatov avait découvert que les savants nourrissaient le sentiment d’appartenir à une nouvelle race de supers hommes d’État dont la mission transcendait les frontières nationales. C’est cet orgueil démesuré que lui-même et ses officiers de renseignements avaient alors exploité (14). Transposé à la Chine, on imagine bien comment certains experts ont pu être invités à venir exposer leurs travaux, soit pour apporter leur connaissance à une grande nation très en retard, soit par volonté de contrer l’hégémonie américaine. Bien entendu, l’argent et la compromission restent les leviers classiques majeurs comme l’ont démontré les récentes affaires jugées aux États-Unis ou en France (15). En 2008, en plein mythe de l’eldorado chinois, le MI5 réagit et fait circuler dans les milieux d’affaires britanniques une brochure sur la menace de l’espionnage chinois. Gare à ces espions sous couverture qui abordent alors des industriels en les appâtant avec de généreux cadeaux comme des appareils photos ou des clés USB piégées contenant des chevaux de Troie qui, une fois installés sur leurs ordinateurs, permettent de récupérer les informations sensibles (16) ! Plus récemment, le directeur du FBI n’a pas hésité à déclarer publiquement dans une conférence conjointe avec son homologue du MI5 que la Chine était un « danger complexe, durable et omniprésent » pour les États-Unis et le Royaume-Uni et, s’adressant aux industriels, qu’elle était « déterminée à voler leur technologie et à l’utiliser pour saper leurs activités et dominer leur marché ». Inspirant en termes d’efficacité du pillage, l’exemple soviétique ne va pas pour autant être un modèle. Car si voler est une chose, produire de la valeur en est une autre.

Lorsque la Chine s’inspire du Japon

Dès lors, c’est bien plutôt l’empire du Soleil-Levant qui va inspirer l’empire du Milieu : même besoin de rattraper un retard technologique abyssal avec l’Occident, même stratagème du profil bas, d’envoi de missions à l’étranger pour observer, recueillir et piller les technologies. Une stratégie de renseignement économique globale, agile et intégrée mêlant méthodes illégales et mise en œuvre d’un dispositif légal d’intelligence économique. Mais alors que le Japon était resté fermé aux investissements étrangers, la Chine allait intelligemment se servir d’un récit, le mythe de l’eldorado chinois, qui sera relayé en Occident par des agents d’influence ou des décideurs naïfs : « Le marché est colossal et si nous n’y allons pas, d’autres iront » ; « nous n’avons rien à craindre car notre supériorité technologique nous assure une avance considérable » ; « nous concevons dans nos centres de R&D, la Chine fabrique dans ses usines tournevis ». « Self-deception » diraient les Anglo-Saxons. Car dix ans après son entrée à l’OMC, c’est le « grand bond en avant » de l’intelligence économique d’une Chine qui a décidé de passer officiellement du statut de suiveur à celui d’innovateur, du « made in China » au « made by China ». Priorité est alors donnée à la « ré-innovation », c’est-à-dire l’importation, l’absorption et l’assimilation des savoir-faire étrangers. Pour rattraper son retard industriel, la Chine va déposer des brevets indigènes sur les technologies étrangères… et dépasser les États-Unis dans les statistiques de dépôts de brevets. Loin de seulement copier, la puissance chinoise mise également sur l’innovation originale et de rupture. Une dynamique qui s’assoit sur un réel patriotisme industriel et une réglementation qui impose un mécanisme d’information préalable à l’acquisition d’entreprises nationales par des entreprises étrangères. Dans une logique de synergie public-privé, des jurys qui mêlent représentants de l’État et entreprises évaluent la solidité des repreneurs en analysant les informations qu’ils ont dû fournir comme leurs process industriels ou leurs business plans (17). De même, les innovations indigènes bénéficient d’une véritable préférence nationale concernant les achats de l’État dans les secteurs clés.

À propos de l'auteur

Nicolas Moinet

Professeur à l’université de Poitiers, auditeur de l’Institut des hautes études de la Défense nationale et chercheur associé au CR 451, centre de recherche appliquée de l’École de guerre économique.

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