Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

De l’espionnage industriel à l’intelligence économique : la stratégie agile et intégrée de la puissance chinoise

En termes d’organisation, le mythique MITI japonais (18), conçu comme le centre névralgique informationnel du Japon, inspirera le ministère du Commerce extérieur et de la Coopération économique chinois (MOFCOM). Celui-ci travaille en étroite collaboration avec le ministère de la Sûreté d’État (Guoanbu), notamment son département 17 (renseignement économique), et le bureau des entreprises qui recueille l’information technologique et scientifique (19). Mais qui dit centre névralgique dit myriade de structures, capteurs et relais d’information, à l’image du maillage qui avait permis au Japon de disposer d’un dispositif intelligent à la fois difficile à saisir et performant (20). Côté chinois, Roger Faligot estime que ce ne seraient ainsi pas moins de 77 structures qui pratiqueraient le renseignement économique et seraient en mesure de se constituer en « task forces » (21), certaines entreprises étant le fer de lance de ce dispositif, à l’instar de Huawei, considérée par les Américains et leurs alliés comme le cheval de Troie du renseignement chinois à travers ses routeurs et le déploiement de la 5G. Même système que le Japon donc, mais avec une masse critique inédite qui explique largement la peur des services occidentaux, habitués jusque-là à des adversaires de taille sensiblement égale. Un réseau chinois offensif et massif qui se déploie, selon le général Daniel Schaeffer, ancien attaché de Défense à l’ambassade de France à Pékin, suivant le stratagème de la lamproie. L’expert fait ici référence à cet animal marin qui suce le sang de la proie à laquelle il se rattache grâce à sa ventouse. Des cibles sont ainsi approchées par divers vecteurs humains (le plus connu étant les stagiaires) afin de siphonner leurs informations. Sinologue et ancien diplomate, Matthew Brazil explique que depuis vingt ans, les Chinois ont développé leurs capacités dans le cyberespionnage à grande échelle (22). C’est ainsi que le motoriste français Safran fut victime d’une vaste opération d’espionnage de plusieurs mois : clé USB piégée, mails frauduleux visant à infecter des ordinateurs de l’entreprise aéronautique… Des attaques qui furent traitées par le responsable informatique du site de Suzhou…, lequel travaillait pour le Guoanbu. Fin 2018, la DGSI et la DGSE parvinrent à mettre à jour une vaste opération offensive via le réseau social professionnel LinkedIn : 4 000 Français (haut-fonctionnaires, cadres d’entreprises, experts) furent ciblés par les services chinois au moyen de 500 faux profils. Dans le même temps, Pékin aura durci ses opérations d’influence, assumant désormais d’infiltrer et de contraindre. Un moment machiavélien qui agira comme un électrochoc (23). Trop tard ?

Notes

*Nicolas Moinet intervient également à l’Institut libre des relations internationales et des sciences politiques (ILERI) de Paris ainsi qu’à l’École de guerre économique (CR 451).

(1) Visionner à ce sujet l’audition de Paul Charon (IRSEM) au Sénat : « CE TikTok. TikTok : un outil d’influence pour la Chine ? », 20 mars 2023 (https://​rb​.gy/​u​h​u​cnv).

(2) Paul Charon, « Les Chinois, des agents comme les autres ? », Les Espions, Le Monde Hors-Série, mars 2023, p. 28.

(3) Gilles Perret, Ma mondialisation, Mécanos Productions / La Vaka, 86 minutes, 2006.

(4) Circuit préétabli permettant de faire visiter un établissement, d’en donner une image concrète et valorisante tout en évitant les locaux.

(5) Alex Joske, Spies and Lies. How China’s Greatest Covert Operations Fooled The World, Hardie Grant Books, 2022.

(6) Pierre Fayard, Comprendre et appliquer Sun Tzu, Dunod, 2022 (5e édition).

(7) Catherine Delahaye, Sylvia Grollier, Pierre-Charles Hirson, Camille Reymond, La Guerre des puissants : stratagèmes de domination de la Chine et des États-Unis, VA éditions, 2022.

(8) Cité dans Pierre Gastineau & Philippe Vasset, Conversations secrètes : le monde des espions, éditions Fayard / France Culture, 2020, p. 112.

(9) Nicolas Moinet, Les Sentiers de la guerre économique, t. 2. « Soft Powers », VA éditions, 2020.

(10) Florent Detroy, Les Nouvelles routes de la soie : un projet chinois pour le monde, éditions Entremises, 2021.

(11) Roger Faligot, Les Services secrets chinois : de Mao au Covid-19, Nouveau Monde éditions, 2022.

(12) Christian Harbulot est directeur du Centre de Recherche 451 (École de guerre économique). En 1988, il publie Il nous faut des espions ! chez Robert Laffont, sous le pseudonyme de Marc Elhias (avec Laurent Nodinot). Cette analyse comparée des cultures nationales du renseignement sera bientôt la trame de l’École française de pensée sur la guerre économique. Lire à ce sujet : « Vu mon passé, il était impensable que je produise une analyse des cultures du renseignement », Les Espions, Le Monde Hors-Série, mars 2023, p. 64-65.

(13) Farewell est le nom de code d’un très haut responsable du KGB qui a livré à la France les documents les plus secrets jamais parvenus à l’Ouest. Cette opération de recrutement de la DST (devenue DGSI) impressionnera même les services américains.

(14) Pavel & Anatoli Soudoplatov, Missions spéciales, éditions du Seuil, 1994.

(15) Paul Charon, op. cit.

(16) Ali Laïdi, Les États en guerre économique, éditions du Seuil, 2010, p. 210.

(17) Marie-Pierre Van Hœcke, « La captation d’information par les entreprises en Chine, un processus global pour favoriser l’innovation », Sécurité & Stratégie, n°12, 2003, p. 31.

(18) Ministère du Commerce international et de l’Industrie.

(19) Ali Laïdi, op. cit., p. 208.

(20) Roger Faligot, Naïsho. Enquête au cœur des services secrets japonais, éditions La Découverte, 1997.

(21) Entretien de l’intelligence économique avec Ali Laïdi, France 24, 8 février 2022.

(22) Lire son ouvrage co-écrit avec Peter Mattis, Chinese Communist Espionage: An Intelligence Primer, Naval Institute Press, 2019.

(23) Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « Les Opérations d’influence chinoises : un moment machiavélien », étude de l’IRSEM, 2021.

Légende de la photo en première page : Le 6 juillet 2022, les chefs du FBI américain et du MI5 britannique mettaient en garde contre une poussée de l’espionnage chinois en Occident, insistant sur le fait que les menaces portaient sur « l’expertise, la technologie, la recherche et l’avantage commercial de pointe ». Selon les deux responsables, qui considèrent cette menace comme « la plus grande à long terme » pour leur sécurité nationale, la Chine est « déterminée à voler votre technologie (…) et à l’utiliser pour saper vos activités et dominer votre marché ». (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°73, « Géopolitique de la Chine », Avril-Mai 2023.

À propos de l'auteur

Nicolas Moinet

Professeur à l’université de Poitiers, auditeur de l’Institut des hautes études de la Défense nationale et chercheur associé au CR 451, centre de recherche appliquée de l’École de guerre économique.

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