Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Inde – Chine : l’inévitable rivalité

Une rivalité globale, qui définit la relation bilatérale

Mais les tensions entre ces deux pays ne se limitent pas à la seule question frontalière. On est en fait face à deux puissances montantes qui, pour la première fois, entrent en compétition sur bien des territoires. Et qui ont une perception globalement négative l’une de l’autre. Pour la Chine, par exemple, l’Inde est une structure artificielle, héritière géopolitique du Raj britannique, qui l’a intoxiquée avec de l’opium, qui a réprimé sa population avec des forces indiennes, notamment, et qui est, de ce fait, un voisin forcément problématique, tenté par l’expansionnisme, et allié aux Occidentaux. Cette approche particulière de l’Inde amène certaines analyses chinoises à considérer comme une nécessité de briser l’Inde, par une guerre préventive, voire de la balkaniser avant qu’elle ne devienne une menace sécuritaire (7). Quant aux Indiens, ils voient la montée en puissance de la Chine d’abord comme une négation de leur propre influence, notamment avec les nouvelles routes de la soie. En effet, le Corridor économique Chine-Pakistan (CECP) passe par des territoires pakistanais que l’Inde revendique : donc du point de vue de New Delhi, il est considéré que le projet chinois viole la souveraineté indienne. Le développement des capacités maritimes chinoises, logique dans le cadre de la montée en puissance chinoise (et alors que 80 % du pétrole importé par la Chine passe par le détroit de Malacca, dans l’océan Indien), est également considéré comme problématiques à New Delhi car encerclant l’Inde, et réduisant de fait sa capacité de projection sur les mers. La Chine émet le même type de critiques sur les prétentions indiennes dans la mer de Chine méridionale, alors que 55 % du commerce indien avec l’Indopacifique passe par cette zone. En fait, dans les deux cas, la projection de puissance, voire l’identité, de l’un, est vue comme incompatible avec les intérêts nationaux de l’autre.

Cette opposition radicale se renforce par le fait que les principales alliances de l’un sont considérées comme fondamentalement dommageables pour les intérêts nationaux de l’autre. Du point de vue indien, l’amitié sino-pakistanaise est problématique, l’empêchant d’avoir une doctrine Monroe en Asie du Sud — pourtant une tendance lourde dans la politique étrangère de New Delhi (8). C’est ce qui explique qu’aujourd’hui, ce qui définit la politique sud-asiatique de l’Inde est la priorité donnée à la lutte contre le couple sino-pakistanais : plus précisément, l’objectif indien est de contenir le Pakistan en l’isolant, et de contrebalancer l’influence chinoise par tous les moyens (9). De la même manière, le développement de la relation indo-américaine est considéré comme directement lié à une opposition commune à la montée en puissance de la Chine. Il est d’ailleurs significatif que les tensions à la LCR puissent être associées à la consolidation, dans la même période, de cette relation bilatérale anti-chinoise (10). Et le Quad, ce dialogue stratégique entre l’Australie, l’Inde, le Japon, et les États-Unis, après avoir été moqué par la diplomatie chinoise en 2017, est pris très au sérieux aujourd’hui : en fait, il s’agit, pour Pékin, d’un des plus importants dangers pour ses ambitions régionales dans les années à venir. Il pourrait en effet évoluer vers une alliance cohérente clairement destinée à empêcher la Chine d’être reconnue comme une grande puissance dont l’influence sur l’Asie-Pacifique serait inévitable (11).

Un dialogue impossible en 2023 ?

L’idée d’un dialogue au plus haut niveau, pourtant capable, peut-être, d’empêcher un dérapage militaire à la frontière, ne semble pas à l’ordre du jour. On remarque que les rencontres bilatérales entre le président Xi et le Premier ministre Modi ont globalement été réduites au minimum depuis 2020. Même le sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS) en septembre 2022 n’a pas entrainé un dialogue bilatéral plus poussé. On ne retiendra de cette période qu’un échange limité en marge du sommet du G20 à Bali, en novembre 2022, qui n’est pas allé au-delà des platitudes diplomatiques habituelles. Dès le début de l’année 2023, on pouvait s’attendre à ce que les interactions entre les leaders asiatiques se réduisent à leur participation commune à des événements multilatéraux, l’Inde étant, dans ce domaine, incontournable, entre sa présidence de l’OCS et celle du G20 (12).

Et au moment où ces lignes sont écrites, cette approche pessimiste a déjà été largement confirmée dans les faits. La rencontre entre les ministres des Affaires étrangères indien et chinois en marge d’une rencontre des ministres des Affaires étrangères du G20, le 2 mars 2023, a confirmé une approche différente de la question frontalière : New Delhi la met au cœur des rapports avec la Chine, Pékin considère qu’elle peut être traitée séparément, sans empêcher le dialogue sur d’autres sujets. Une logique rejetée par les Indiens, parce qu’elle pourrait signifier une acceptation des gains territoriaux chinois (considérés comme tels par New Delhi) évoqués plus haut (13). Et, pendant la rencontre des conseillers à la sécurité nationale des États membres de l’OCS, le 29 mars 2023 à New Delhi, le représentant indien, Ajit Doval, a critiqué, de façon à peine voilée, le Pakistan, la Chine, et le CECP. Sans surprise, Islamabad comme Pékin n’ont participé à la réunion que virtuellement. Et lors de la réunion des chefs d’État de l’OCS en juillet, il n’est pas certain que le Pakistan accepte de participer. L’opposition entre les Indiens d’une part, et le couple sino-pakistanais d’autre part, n’est en rien apaisée par l’« esprit de Shanghaï » supposé apaiser les relations entre ses membres. 

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