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Mali : vers un changement de modèle politique et civilisationnel ?

D’autres facteurs favorisent le recours aux armes : la difficile restauration de la légitimité de l’État sur son territoire, la faiblesse des moyens étatiques victimes d’une fiscalité insuffisante et minée par l’économie informelle et la corruption, la multiplication des conflits inter- et intracommunautaires non arbitrés et non judiciarisés, la circulation des armes légères, les inégalités, le chômage et la désertification aggravée par la pression démographique. Les groupes djihadistes disposent de ressources financières. En dehors des rançons intermittentes, ils exploitent divers trafics et l’orpaillage, et prélèvent l’impôt islamique (la zakat) [voir p. 56]. Ils ont une connaissance fine de la sociologie locale et instrumentalisent les conflits locaux entre pasteurs semi-nomades et agriculteurs.

Enfin, les djihadistes du JNIM peuvent assurer localement des services de justice et de police aux populations redoutant le chaos. Ils signent ainsi des accords précaires avec les populations dans les zones rurales assez étendues qu’ils contrôlent.

Quel est l’impact sur la population ?

Malgré des coups sévères portés contre des chefs djihadistes, le Mali a poursuivi sa descente aux enfers. Le nombre de victimes n’a cessé d’augmenter, l’année 2022 ayant connu le plus grand nombre de morts depuis dix ans (la violence politique a augmenté de 150 % de 2021 à 2022 selon l’ONG ACLED, qui collecte, analyse et cartographie des données sur les conflits armés), une tendance s’aggravant encore en 2023, encore plus au Burkina Faso [voir p. 48] qui a légèrement dépassé le Mali depuis 2021 en nombre de victimes, le Niger arrivant en troisième position. Pour la première fois en 2022, on dénombre plus de 2000 morts annuels au Mali liés à l’insurrection djihadiste.

La force de maintien de la paix de la MINUSMA, comptant environ 13 000 Casques bleus au Mali, a été l’opération des Nations Unies qui a subi le plus de pertes (186 morts) de l’histoire du maintien de la paix, dépassant le cas de la Somalie.

Quelle est la stratégie du gouvernement face à cette situation ?

La stratégie gouvernementale mise sur le « tout militaire » avec l’appui des mercenaires russes et de certaines milices locales, mais sans chercher à militariser la population comme au Burkina Faso. Les autorités maliennes mettent fortement l’accent sur la communication et la propagande à l’égard de la population en glorifiant l’action des forces armées et en accusant la France de soutenir et d’armer les terroristes. Bamako a demandé sans succès une réunion spéciale du Conseil de sécurité de l’ONU pour débattre de sa plainte contre le (pseudo) soutien français à l’insurrection terroriste au Mali, ce qui s’adresse essentiellement à l’opinion malienne. Aucune sanction n’a été prise contre les exactions des militaires maliens, les méfaits documentés étant déniés. La MINUSMA est entravée dans sa mission.

Le gouvernement a de facto mis en veilleuse l’application de l’accord d’Alger. En conséquence, les relations se sont tendues avec les groupes armés signataires du Nord. Ils s’opposent au projet de nouvelle Constitution soumis à référendum le 18 juin 2023.

Quelles furent les conséquences du départ de l’opération « Barkhane » et les effets de l’arrivée des Russes dans le pays ?

Un changement significatif est intervenu en 2022 avec l’arrivée au Mali des mercenaires russes du groupe privé Wagner et le retrait français de « Barkhane » (les derniers militaires français ont quitté le Mali en août 2022), après une dégradation des relations franco-maliennes consécutive au deuxième coup d’État militaire à Bamako (en mai 2021 après celui d’août 2020). Un sentiment anti-français s’est répandu chez les activistes urbains, alimenté par le régime malien et la propagande russe active sur les réseaux sociaux.

Le groupe Wagner a permis aux Forces armées maliennes (FAMA) de revenir dans le centre du pays d’où elles s’étaient retirées et où « Barkhane » n’intervenait pas. Il en a résulté une augmentation sans précédent des victimes civiles dans des zones qui étaient sous contrôle du JNIM, y compris par des massacres commis sans discernement par les FAMA assistés des mercenaires Wagner (dont les atrocités de Moura dénoncées par l’ONU). La milice dogon Dan Na Ambassagou a été encouragée dans sa lutte indiscriminée contre les djihadistes et les Peuls. L’EIGS a pu lancer en 2022 une grande offensive dans les régions de Ménaka et de Gao, faisant plus de 1000 morts et au moins 100 000 déplacés. Les combats entre le JNIM et l’EIGS auraient fait 600 morts de mars à août 2022 (selon l’ACLED). L’EIGS a consolidé son emprise dans la région est des trois frontières, même si le JNIM reste globalement le groupe le plus actif au Mali.

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