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Mali : vers un changement de modèle politique et civilisationnel ?

Quelles sont les perspectives ? La chute du gouvernement malien et/ou la mise en place d’un califat sur une partie du territoire malien sont-elles envisageables ?

Dès lors que les racines du mal ne sont pas traitées, et parce que le Mali s’est largement coupé de l’aide militaire et économique occidentale, la dégradation de la situation paraît inéluctable.

Un nouveau coup d’État est cependant rendu improbable par la protection de la junte assurée par le groupe Wagner. Un scénario possible est une évolution progressive du pays vers une situation comparable à la Somalie, avec certaines parties du territoire, notamment le Septentrion, devenant complètement autonomes, et une poursuite de l’insurrection.

Une négociation entre Bamako et les leaders du JNIM, Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa, déjà demandée par la société civile lors de la conférence d’entente nationale de 2017 puis du dialogue national inclusif de 2019, redeviendra aussi d’actualité, même si la junte militaire y est hostile. Ag Ghali est favorable à une négociation à ses conditions, ce qui suppose probablement qu’il rompe avec Al-Qaïda, qui n’est pas dans la logique d’un compromis.

Par ailleurs, une partie importante de la population ne se reconnaît guère dans le système politique laïc et démocratique d’inspiration occidentale hérité de la colonisation. Il y a plus d’enfants ruraux dans les écoles coraniques que dans les écoles publiques dites « françaises », réputées diffuser de « mauvaises valeurs ». En outre, les réformistes salafistes ont le vent en poupe et dénoncent les « déviations » par rapport au Coran des imams non arabophones. Le populisme et l’anti-occidentalisme, encouragés par les autorités maliennes, et alimentés en plus par l’active propagande russe, font aussi le lit d’un changement de modèle politique et civilisationnel.

La junte subira donc une pression accrue de dialoguer avec Ag Ghali, en raison du rapport de force, mais surtout si les leaders religieux le demandent, en particulier le très influent chérif de Nioro, Cheikh Hamahoullah (figure dominante de la scène politico-religieuse malienne), comme le réclame déjà l’actif imam wahhabite Mahmoud Dicko qui aspire à un rôle politique.

Quelle pourrait être l’issue d’une négociation ? Le modèle modéré de la République islamique de Mauritanie ne répond guère aux exigences des djihadistes. Ag Ghali pourrait plutôt demander une régionalisation très poussée telle qu’envisagée initialement par l’accord d’Alger de 2015, mais en faveur d’un califat qu’il dominerait dans la région de Kidal ou plus largement dans le Nord du pays. Il exigerait aussi que Bamako applique ailleurs un régime islamiste, néanmoins sans rapport avec ce que souhaite l’EIGS, donc sans les mesures radicales et non consensuelles de la charia pénale (flagellations, amputations, etc.). Le Mali s’éloignerait du modèle occidental en faveur d’une version locale de régime islamique. En tout état de cause, l’EIGS resterait hostile à tout compromis et demeurerait l’adversaire à combattre, le rétablissement de la paix n’étant donc pas assuré.

Propos recueillis par Thomas Delage le 10 juin 2023.

Légende de la photo en première page : Des civils sont rassemblés après que leur village de Minima Maoude a été attaqué et entièrement brûlé. Face à l’insécurité grandissante dans certaines zones du pays, les populations se déplacent en masse vers les villes, où elles sont parfois prises entre deux feux, accusées d’aider l’ennemi ou de refuser de rallier les rangs djihadistes. Les Forces armées maliennes (FAMA) sont également accusées de violences, comme à Moura où, selon l’ONU, au moins 500 personnes auraient été tuées en mars 2022 lors d’une opération menée conjointement avec des membres du groupe Wagner. (© Minusma/Marco Dormino)

Article paru dans la revue Diplomatie n°122, « Afrique : le prochain califat ? », Juillet-Août 2023.
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