Afin de renforcer la retenue des postures nucléaires, certains aspects opérationnels peuvent donc être considérés afin d’élever le « seuil » de l’emploi atomique. Le premier aspect est la structuration des forces nucléaires à partir des composantes terrestre, océanique et aéroportée. Parmi les trois, la composante océanique s’avère être la plus stable en raison de la furtivité et de la longue portée des sous-marins lanceurs d’engin. Ces qualités opérationnelles font des sous-marins la capacité la plus crédible pour riposter à une attaque ennemie, à partir de n’importe quelle partie de la planète. En revanche, les composantes aéroportées et terrestres s’avèrent à leur tour plus vulnérables à une attaque de l’adversaire, malgré leurs fonctions respectives de signalisation nucléaire et de réactivité. Depuis 1996 et la décision du président Jacques Chirac de fermer le site du plateau d’Albion et d’en démanteler les missiles, la France fonde sa dissuasion sur les composantes océanique et aéroportée. Cette décision a été motivée en partie par la réduction de l’instabilité liée aux missiles nucléaires tactiques de la composante terrestre. À titre de comparaison, d’autres puissances telles que les États-Unis, la Russie et la Chine, disposent d’une triade nucléaire, tandis que le Royaume-Uni n’a décidé de maintenir que sa composante océanique.
Si les risques nucléaires sont provoqués par l’interaction des perceptions et des réactions, la réduction du niveau d’alerte des forces de dissuasion peut aussi contribuer à la retenue stratégique. Dans une situation de crise militaire, le niveau d’alerte des forces nucléaires peut à la fois constituer un facteur de pression sur le dirigeant politique, responsable de l’emploi de l’arme atomique, et pousser l’adversaire à attaquer en premier à cause d’une perception erronée. La crise des missiles de Cuba de 1962 illustre bien les dangers d’une telle situation. En réduisant le niveau d’alerte des forces, les risques nucléaires seraient diminués, car le dirigeant politique aurait plus de temps de décision de manière pondérée.
Outre les forces nucléaires, la dissuasion peut être aussi renforcée par une plus grande intégration avec les forces conventionnelles. Grâce à des innovations technologiques ces dernières années, les armes conventionnelles sont désormais capables de générer des effets stratégiques considérables. De ce fait, certains spécialistes conseillent de leur accorder un rôle plus important dans les postures de dissuasion, afin de réduire la dépendance vis-à‑vis des forces nucléaires et de monter leur seuil d’emploi. Cette tendance militaire est en effet illustrée par la Nuclear Posture Review 2022 de l’administration Biden qui a mis en évidence la complémentarité entre les forces nucléaires et conventionnelles dans la stratégie de dissuasion des États-Unis. Pour renforcer davantage la retenue stratégique, les postures pourraient limiter l’emploi des armes nucléaires à une réponse à des attaques de même nature ou avec d’autres armes de destruction massive.
Une stratégie des moyens adaptée et responsable
En raison de la compétition géopolitique en cours, les puissances nucléaires se lancent dans une nouvelle course aux armements, aussi bien qualitative que quantitative. Aux quatre coins du globe, force est de constater l’augmentation dans les prochaines années du nombre d’ogives et de vecteurs nucléaires. En Europe, le Royaume-Uni a annoncé en 2021 l’augmentation de son arsenal nucléaire, dont les données ont été reclassifiées après des années de transparence et de désarmement progressif. Sur le continent asiatique, la Chine construit plus de 300 nouveaux silos à missiles dans une expansion sans précédent dans son histoire récente, tandis que la Corée du Nord semble s’affirmer en tant que puissance nucléaire. Les États-Unis et la Russie, disposant de plus de 90 % des armes nucléaires mondiales, modernisent et augmentent leurs arsenaux nucléaires jusqu’aux limites prévues par le traité New START de 2011.
Cette évolution quantitative est par ailleurs doublée d’une évolution qualitative, avec le développement de capacités dites « disruptives » telles que les missiles hypersoniques, les missiles à propulsion nucléaire, les défenses antimissiles, ainsi que les capacités cyber. De surcroît, une mise en valeur des capacités nucléaires tactiques et des défenses antimissiles renforce une logique selon laquelle la guerre atomique pourrait être contrôlée grâce à la supériorité militaire sur l’adversaire. Or, dans un contexte de compétition accrue, ces armements pourraient constituer des facteurs d’instabilité entre les puissances nucléaires, car ils remettent en cause l’équilibre entre les capacités offensives et défensives, aux fondements des relations de dissuasion.
Afin de favoriser la retenue, les puissances nucléaires devraient alors repenser l’évolution quantitative et qualitative de leurs forces. En refusant la logique de la supériorité nucléaire, les postures doivent être fondées sur la crédibilité de dissuasion à des fins strictement défensives et stratégiques. En ce sens, les mesures de confiance et de transparence peuvent aussi réduire les incitations à une course aux armements. À l’instar de la guerre en Ukraine, la menace d’emploi des armes nucléaires tactiques et de « faible puissance » augmente les risques d’une escalade non souhaitée et qui pourrait briser le tabou nucléaire.
Dans la perspective d’un monde sans instruments de maîtrise des armements, les puissances devront repenser leurs relations de dissuasion afin d’éviter un conflit nucléaire. Pour cela, la retenue des postures nucléaires peut s’avérer un objectif commun, à court terme, pour trouver une nouvelle stabilité stratégique dans un contexte marqué par la compétition entre Washington, Moscou et Pékin.
Notes
(1) Brad Roberts, « On Adapting Nuclear Deterrence to Reduce Nuclear Risk », Daedalus, vol. 149, no 2, printemps 2020, p. 69-83 ; Nina Tannenwald, « Life beyond Arms Control: Moving toward a Global Regime of Nuclear Restraint & Responsibility », Daedalus, vol. 149, no 2, printemps 2020, p. 205-221.
(2) Bernard Brodie, The Absolute Weapon, Harcourt Brace, New York, 1946 ; Thomas C. Schelling, The Strategy of Conflict, Harvard University Press, Cambridge, 1961 ; Thomas C. Schelling et Morton H. Halperin, Strategy and Arms Control, Twentieth Century Fund, New York, 1961.
(3) Robert Jervis, Perception and Misperception in International Politics, Princeton University Press, Princeton, 1976.
Légende de la photo en première page : Un sous-marin nucléaire lanceur d’engins de la classe Ohio. Les postures déclaratoires sont naturellement plus volatiles que les postures matérielles. (© US Navy)













