• La surexposition des populations à la propagande et à la manipulation de masse
Elle est une résultante majeure de la compétition géopolitique que se livrent les grandes puissances sur le sol africain. Le sentiment anti-français en Afrique de l’Ouest et centrale, par exemple, s’accompagne de manifestations pro-russes. Une sorte de substitution d’un « maître » par un autre que beaucoup attribuent aux effets de la propagande pro-russe sur les populations. En somme, qu’il s’agisse des Français, Américains, Russes ou autres, chacun use des canaux dont il dispose afin de gagner la bataille de l’opinion publique, la télévision satellitaire et les réseaux sociaux faisant partie des instruments les plus présents en Afrique.
• La radicalisation d’une jeunesse africaine plus ouverte aux mutations du monde
Les soulèvements de rue hostiles aux puissances occidentales sont essentiellement portés par une jeunesse africaine plus au fait de la conjoncture internationale. Aujourd’hui, 62 % des Africains ont moins de 30 ans. Avec plus de 200 millions d’habitants âgés de 15 à 24 ans, l’Afrique est composée de la plus forte population jeune dans le monde. Économiquement marginalisée, relativement éduquée et aspirant à de meilleures conditions, cette composante de la population reste très vulnérable à la radicalisation, à l’extrémisme violent, au recrutement dans des bandes armées et à la dérive terroriste.

Quel bilan pour la croisade antiterroriste en Afrique ?
À l’observation des différentes forces déployées pour combattre le terrorisme en Afrique, on constate une stagnation voire une détérioration des conditions sécuritaires. Le Sahel demeure une zone en proie aux trafics de toutes sortes et aux groupes islamistes. La stabilisation du Congo, entreprise depuis 1999, n’est toujours pas effective. Les djihadistes émergent progressivement en Afrique australe, notamment au Mozambique. Les batailles géopolitiques entre les acteurs sur le terrain de la lutte antiterroriste ne favorisent ni la consolidation des appareils sécuritaires étatiques, ni l’amélioration qualitative de la sécurité dans le Sahel et la corne de l’Afrique. À titre d’exemple, le coup d’État en août 2020 par une junte militaire au Mali a été justifié comme étant nécessaire pour répondre à la menace sécuritaire des islamistes militants.
De plus en plus d’attaques se produisent dans un rayon de 150 kilomètres de Bamako. Un schéma similaire se déroule au Burkina Faso où le premier des deux coups d’État militaires s’est produit en janvier 2022. Le pays a par la suite subi, cette année, une augmentation de 69 % des décès, atteignant 3 600 morts imputables aux islamistes militants. Il en découle la nécessité de s’attaquer à la fois aux symptômes et aux causes profondes du terrorisme.
Les moyens militaires et de sécurité ne peuvent à eux seuls éliminer pleinement et complètement les menaces du terrorisme en Afrique. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger, la RDC, le Mozambique, le Nigéria et autres ont en commun d’être des États fragiles. En somme, de même que l’amélioration de la gouvernance intérieure devrait permettre la consolidation des institutions et le renforcement de leur résilience face au djihadisme, celle de la gouvernance mondiale devrait aboutir à une meilleure prise en compte des enjeux locaux.
En réalité, ces difficultés sécuritaires cachent un problème structurel plus profond et existentiel pour les États du Sahel. L’accroissement et l’expansion de la violence renvoient à l’échec de la construction des États par l’extérieur et d’une cohésion nationale, à la fois cause et conséquence de fragilités économiques, sociales et politiques, parfois latentes, s’associant aux effets du changement climatique.
Les inégalités socioéconomiques sont fortes et se traduisent par une concentration de la richesse au sein d’un groupe restreint de personnes. Dans l’ensemble des pays, une part de 10 % de la population bénéficie en effet de 40 %, ou plus, du revenu national (8). Les inégalités socioéconomiques se déclinent sur le plan territorial, avec des disparités entre les capitales et le reste du pays, entre les zones urbaines et rurales ainsi que, pour les pays côtiers, entre le littoral et l’intérieur des terres. Le Sahel et la région du lac Tchad sont très représentatifs. L’économie locale est relativement sous-développée et les habitants ont du mal à gagner leur vie. Les forces terroristes profitent donc de la situation et ciblent les jeunes chômeurs pauvres issus de milieux défavorisés pour les recruter.
La lutte incessante de l’Afrique contre le terrorisme semble indiquer que les réponses de l’UA et de ses États membres ne sont pas en adéquation avec la nature d’une menace qui n’est pourtant pas nouvelle (9). Le renforcement des capacités sécuritaires des États devrait être un impératif guidé par l’expression des priorités nationales, le respect des partenaires locaux et l’encouragement aux pratiques de bonne gouvernance et de redistribution intérieure des richesses. La communauté internationale devrait remédier aux faiblesses du renforcement des capacités de sécurité dans les pays africains et intensifier son soutien en termes de financement, d’équipement, de renseignement, de formation et de soutien logistique.
En outre, il faudrait respecter la souveraineté des pays et leur droit à la sécurité. Les embargos sur les armes imposés au Soudan, au Soudan du Sud ou à la RDC ont eu un impact négatif sur la capacité de ces pays à se prendre en charge, sans réduire pour autant de manière substantielle l’insécurité à laquelle ils font face. Ils devraient donc être ajustés ou levés en temps opportun (10).
On observe une recrudescence des activités terroristes sur le continent africain, marquée par des escalades au Sahel, dans le bassin du lac Tchad, dans le Nord du Mozambique et dans certaines parties de l’Afrique du Nord. Les efforts déployés ces vingt dernières années par les gouvernements et les organisations régionales et internationales, notamment l’UA et ses partenaires, pour réprimer et affaiblir les groupes extrémistes violents, n’ont donc pas réussi à contenir cette intensification. Pourtant, malgré cet esprit constructif de partenariat international pour la paix en Afrique, d’importants défis économiques, politiques et institutionnels subsistent. La montée du sentiment anti-occidental dans le Sahel et dans le reste du continent en général est sans doute liée à la propagande intensive de certains acteurs géopolitiques, mais très certainement aussi et surtout, au paternalisme décrié dans l’approche de la coopération Nord/Sud qui, au fil du temps, s’avère improductive. Ceci met en exergue la nécessité de défendre une vision sécuritaire intégrée, coopérative et durable, et celle d’avoir la présence de forces régionales coordonnées pour répondre collectivement aux défis auxquels font face les États d’Afrique. Peut-être est-il temps pour la communauté internationale de prêter davantage attention aux centres d’intérêts des pays africains ?

Notes
(1) Dr Claudia Pfeifer, « Multilateral peace operations in 2022: Developments and trends », SIPRI, 29 mai 2023 (https://www.sipri.org/commentary/topical-backgrounder/2023/multilateral-peace-operations-2022-developments-and-trends).
(2) Centre d’études stratégiques de l’Afrique, « Les décès provoqués par la violence des islamistes militants d’Afrique augmentent de près de 50 % », 10 février 2023, (https://africacenter.org/fr/spotlight/les-deces-provoques-par-la-violence-des-islamistes-militants-dafrique-augmentent-de-pres-de-50/).
(3) Nations Unies, Maintien de la paix, « MINUSMA : Appui au processus politique et aide à la stabilisation du Mali », avril 2023 (https://peacekeeping.un.org/fr/mission/minusma).
(5) https://www.defense.gouv.fr/operations/operations
(6) Guido Lanfranchi, Kars de Bruijne, The Russians are coming! The Russians are coming? Russia’s growing presence in Africa and its implication for European policy, CRU Report, Clingendael, juin 2022, p. 18 (https://www.clingendael.org/sites/default/files/2022-06/The_Russians_are_coming_4eproef.pdf) et https://rb.gy/1gw9k.
(7) Joseph Siegle, « How Russia is pursuing state capture in Africa », LES, 21 mars 2022 (https://blogs.lse.ac.uk/africaatlse/2022/03/21/how-russia-is-pursuing-state-capture-in-africa-ukraine-wagner-group/).
(8) Amandine Gnanguênon, Antonin Tisseron, « Afrique de l’Ouest : fragilités structurelles, expansion djihadiste et conflits régionaux », Politique étrangère, 2023/2 (Été), p. 123-134 (https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2023-2-page-123.htm).
(9) Institut d’études de sécurité, « L’approche africaine de la lutte contre le terrorisme reste inadaptée », 11 janvier 2023 (https://issafrica.org/fr/iss-today/lapproche-africaine-de-la-lutte-contre-le-terrorisme-reste-inadaptee).
(10) Permanent Mission of the People’s Republic of China to the UN, « Remarks by Ambassador Zhang Jun at the UN Security Council High-Level Debate on “Counter Terrorism In Africa” », 10 novembre 2022 (http://un.china-mission.gov.cn/eng/chinaandun/202211/t20221112_10973112.htm).
Légende de la photo en première page : En mars 2023 se tenait au Ghana et en Côte d’Ivoire l’exercice « Flintlock », réunissant 1300 soldats de 30 pays, dans le cadre d’un exercice de lutte contre la menace terroriste. Organisé par l’US Africa Command depuis 2005, cet exercice illustre la volonté des États-Unis de lutter contre le terrorisme en Afrique. (© DoD/Raymon Tibbs)













