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Ballons espions : les jeux de la très haute altitude

L’idée que l’ensemble du continuum s’étendant du niveau de la mer à la limite de l’espace était enveloppé, sous contrôle militaire, semblait définitivement acquise.

Ces dernières années ont vu la montée en puissance des enjeux stratégiques liés à l’espace extra-atmosphérique, à la remise en cause de son accès et à la sécurité des systèmes satellitaires qui y sont déployés. La question de la pérennité à venir de nos infrastructures spatiales a d’ailleurs conduit un grand nombre de nations à décréter une sanctuarisation institutionnelle du domaine spatial à travers la constitution de commandements militaires spécifiquement affectés à la défense des systèmes qui y sont déployés. À l’instar des espaces terrestre, maritime, aérien, l’espace extra-atmosphérique était donc désormais définitivement clôturé et géré selon des modalités juridiques et politiques propres et certaines.

Un incident vint cependant bouleverser cette croyance dont les observateurs avisés des affaires stratégiques savaient qu’elle était tout illusoire. Le 2 février 2023, plusieurs témoignages rapportèrent le survol des territoires du Canada et des États-­Unis par un aérostat évoluant à une altitude estimée de 60 000 pieds (18 300 m). Après avoir d’abord opté pour le silence et un tour de passe-­passe diplomatique, la République populaire de Chine (RPC) admit finalement que l’objet repéré était l’un de ses « dirigeables civils utilisés à des fins de recherche météorologique qui aurait dévié de sa trajectoire ». Accusée de laxisme par ses détracteurs, l’administration Biden choisit de réagir en deux temps. Dans une première phase, discrète, elle décida d’opérer une mission d’observation et de recueil d’information du « ballon espion » chinois. Deux U‑2 (aéronefs capables d’opérer à l’altitude d’évolution de l’aérostat), ainsi qu’un RC‑135U Combat Sent et un AWACS furent mobilisés avec l’appui de chasseurs F‑22 Raptor et de ravitailleurs opérant dans des paliers inférieurs. Dans une seconde phase, le 5 février, elle donna l’ordre d’abattre le ballon stratosphérique chinois sitôt que celui-ci aurait rejoint les eaux de l’Atlantique de la Caroline du Sud. L’opération fut exécutée à l’aide d’un missile AIM‑9X Sidewinder.

Après examen des images et des données recueillies par les plateformes d’écoute électronique américaines, ainsi que sur la base des résultats d’analyse des débris repêchés, il fut définitivement établi que l’aérostat chinois était bel et bien un ballon stratosphérique conduisant des missions d’espionnage et d’observation. Plusieurs facteurs expliquent la montée des tensions à laquelle a abouti cet incident. Un premier facteur résulte du fait que l’engin incriminé avait survolé des sites de silos de missiles balistiques intercontinentaux LGM‑30 Minuteman situés sur la base de l’US Air Force de Malmstrom. Ce site est, à l’évidence, connu des autorités chinoises qui disposent d’ores et déjà de clichés satellitaires. Toutefois, le survol à l’aide d’un ballon espion aura permis à l’Armée populaire de libération (APL) de rassembler des informations plus précises susceptibles d’affiner le ciblage du site. Un second facteur est la récurrence des survols de tels aérostats, non seulement au-dessus du territoire des États-­Unis, mais également au-dessus de zones critiques comme Taïwan.

Atouts et complémentarités des aérostats

La Chine a développé ces dernières années une flotte complète d’aérostats aux fins d’opérations de surveillance. De tels engins ont ainsi été identifiés au-dessus de l’Asie, de l’Asie du Sud-Est et de l’Europe (1). Ainsi, en février 2022, quatre groupes de ballons de très haute altitude avaient été repérés dans le nord de Taïwan, le secteur de l’île qui compte la majeure partie de la population et des infrastructures de défense aérienne. À la même période, l’US Air Force avait intercepté un ballon du même type au large de Kauai, une île de l’archipel hawaïen où sont localisés des bases d’essais de missiles. Des formations similaires d’aérostats avaient été observées au-­dessus de l’Inde et du Japon.

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