Nous savons, depuis plusieurs années, que des puissances de plus en plus nombreuses consacrent des budgets importants à l’action dite d’influence (1). Nous savons également que les stratégies indirectes se substituent de plus en plus à la force brute : mieux vaut gagner « les cœurs et les esprits » et convaincre que contraindre ; mieux vaut s’assurer des loyautés pour plaider notre cause, placer ses agents dans les lieux de décisions, que d’aller à la crise pour imposer sa volonté.
Le monde est dangereux. En Ukraine, la guerre de l’information fait rage. Aux Nations Unies ou dans la machinerie de l’Union européenne, on cherche à s’assurer des postes-clés ou à placer ses hauts fonctionnaires. En afrique, on exploite des rhétoriques anticoloniales pour discréditer des puissances occidentales : on l’a vu au Mali, en Centrafrique, au Burkina (2). On tente de diffuser des normes et des idées à travers des think tanks, ou même auprès du grand public par des séries télévisées aux contenus très politiques.
Depuis plusieurs mois, les responsables français de l’action extérieure s’efforcent de tenir compte de ces évolutions. Une « feuille de route pour l’influence » a été publiée en décembre 2021. La problématique de l’influence a été intégrée dans la revue nationale stratégique présentée à Toulon par Emmanuel Macron le 9 novembre 2022. De nouvelles directions de l’influence sont créées au sein des ministères… Est-ce suffisant pour faire face, dans une compétition mondiale devenue féroce et coûteuse ?
La France a des atouts dans cette compétition, mais aussi des limites structurelles. Pour améliorer ses performances en la matière, Paris devra préciser sa vision de ce qu’est une diplomatie d’influence, et dégager les moyens indispensables à sa mise en œuvre.
État des lieux : atouts et angles morts
La France est une puissance qui compte. Un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies qui lui donne un droit de veto, une place dans le club des puissances nucléaires, une économie qui reste parmi les premières mondiales, un réseau diplomatique qui sur le papier demeure le troisième de la planète, une langue qui sera bientôt parlée par 300 millions de locuteurs, dont une grande partie en Afrique, une présence forte dans les grandes organisations internationales, un rôle important au sein de l’OTAN et de l’Union européenne, une image positive aussi bien pour attirer les investissements et le tourisme que comme symbole d’un mode de vie agréable.
Mais rien de tout cela n’est irréversible ni définitif. Reprenons ces différents points. Le système onusien est anachronique et appelé à être modifié. L’arme nucléaire est difficile d’emploi pour les démocraties. La puissance économique de la France reste de premier ordre, mais se fait rattraper par des nations issues du Sud comme l’Inde, le Brésil ou l’Indonésie. Le réseau diplomatique français reste important, mais sa répartition peut être revue. La francophonie est une force, mais elle recule comme langue de travail dans les organisations internationales et au sein de l’Union européenne, ainsi que dans ses bastions historiques comme le Maghreb, le Liban, ou dans les communautés coptes d’Égypte. Le réseau des écoles, des lycées et des alliances françaises est réputé, mais doit faire face à une concurrence forte de la part d’autres pays européens. Au sein de l’OTAN et de l’Union européenne, la France doit compter avec des partenaires qui ne sont pas disposés à accepter sa prépondérance, et dont certains s’opposent frontalement à la vision politique française [voir p. 48]. Enfin, si la capacité française à attirer les investissements internationaux s’est maintenue et même renforcée dans les dernières années, l’image de la qualité de vie à la française a souffert des tensions sociales, grèves ou émeutes récentes, ainsi que de la dégradation des conditions d’accueil de la ville de Paris.
Surtout, les régions dans lesquelles la France a toujours eu du mal à étendre son influence, sont devenues les centres stratégiques d’avenir : Amérique latine, Asie du sud-Est, centrale et du sud… Déjà sous la présidence du général de Gaulle et malgré les efforts de ce dernier, la France pesait peu dans les processus de ces zones géographiques. Malgré un long voyage du Général en Amérique du Sud, une main tendue à la Russie, la reconnaissance de la Chine communiste en 1964, le poids de la parole diplomatique française dans ces régions n’a jamais été équivalent à celui que l’on pouvait observer dans des zones plus familières comme l’Afrique du Nord, l’Afrique subsaharienne francophone ou le Liban.














