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Guerre d’Ukraine : quelles leçons la Russie peut-elle tirer des opérations ?

La guerre d’Ukraine est aussi une guerre aérienne et si DSI est déjà revenu à plusieurs reprises sur le sujet (1), des questions restent pendantes. C’est en particulier le cas pour les performances d’une force aérienne russe bénéficiant sur le papier d’avantages comparatifs, tant qualitatifs que quantitatifs. Si l’aptitude de l’Ukraine à maintenir des opérations aériennes a focalisé l’attention et est source d’enseignements, quelles leçons peut-on cette fois tirer des actions russes ?

La guerre d’Ukraine peut s’analyser au regard de différentes phases possédant chacune sa propre dynamique. La première voit un déploiement massif dans le sud et à l’est de l’Ukraine, de même que la tentative de prise de Kiev (février-­avril 2022). La deuxième est le retrait russe du nord du pays et la concentration sur le Donbass (avril-­juin). La contre-­offensive ukrainienne (fin août-­novembre) est précédée par une phase de préparation, en particulier dans le sud (juin-­août). Fin novembre, un peu plus de 50 % des zones prises par la Russie depuis février avaient été reconquises. Dans le courant de cette phase, la Russie engage une campagne aérienne stratégique contre l’infrastructure énergétique ukrainienne – qui s’affaiblira ensuite à partir de février 2023. Lors de la quatrième phase, de fin novembre 2022 à avril 2023, la Russie mène une offensive d’hiver, qui s’est largement essoufflée à la mi-avril. À ce moment, la Russie passe en défensive et l’Ukraine, qui a mis à profit l’hiver pour poursuivre sa génération de forces et son reconditionnement, prépare sa contre-offensive.

Une neutralisation mutuelle

Durant la première phase, les VKS s’appuient sur environ 350 appareils présents sur des bases à proximité du théâtre. Elles se focalisent d’abord sur la destruction des sites SAM fixes ukrainiens, 75 % l’étant dans les 48 premières heures (2). Plus de 100 sites radars, dépôts, bases et positions de tir sont alors attaqués. Elles cherchent ensuite à obtenir la supériorité aérienne dans un contexte où la défense aérienne ukrainienne se disperse, se réarticule et compte essentiellement sur ses appareils de chasse. Contrairement aux premières estimations, les VKS s’adaptent assez rapidement à l’évolution de la situation dans les zones de bataille, du moins jusqu’à un certain niveau. Dès le troisième jour, la tactique consistant à ce qu’un seul appareil frappe une cible prédésignée est changée, plusieurs avions escortés de chasseurs et d’appareils dotés de missiles antiradars menant alors les opérations. Lorsqu’ils sont illuminés par les batteries ukrainiennes, les avions et les hélicoptères adoptent un profil de vol à très basse altitude, ce qui les rend en retour vulnérables aux MANPADS.

Dans les premières semaines, l’incapacité russe à obtenir une supériorité aérienne et à couvrir les axes de progression terrestre offre une liberté de manœuvre à la force aérienne ukrainienne, dont elle tire parti. Celle-ci effectue alors de 20 à 40 sorties quotidiennement – toutes missions confondues – contre 200 à 300 pour les VKS (3), dont environ 140 sont des actions dans la profondeur ukrainienne, qu’il s’agisse de missions de supériorité aérienne ou d’attaque, avec à la clé plusieurs engagements air-air (4). À partir du dixième jour, la Russie réorganise son dispositif de supériorité aérienne, utilisant ses A‑50 de détection aérienne avancée. Dans le même temps, la mise en batterie de ses systèmes terrestres de guerre électronique a une incidence sur les communications des pilotes ukrainiens, tandis que le déploiement de batteries SAM crée des zones d’interdiction aériennes. Dès lors, les engagements ukrainiens dans la profondeur se réduisent peu à peu, les appareils devant en outre voler à très basse altitude. Dans le sud de l’Ukraine, les engagements russes sont plus nombreux.

Lors de la deuxième phase de la guerre, après le retrait de la région de Kiev et la concentration des forces russes dans le Donbass, la Russie fait face à une défense aérienne ukrainienne plus dense et réarticulée. Dans le même temps, la stabilisation des lignes de front lui permet également de déployer ses batteries SAM, mais aussi d’augmenter la densité de ses systèmes de guerre électronique, jusqu’à 10 pour une section de 20 km de front, affectant la navigation et les communications de la force aérienne ukrainienne. Les actions aériennes russes sont alors essentiellement de deux types :

des frappes dans la profondeur à coups de missiles de croisière tirés depuis l’espace aérien russe. Entre février et mai, environ 180 AS‑4 Kitchen (Kh‑22/32) et AS‑15 Kent (Kh‑555) sont ainsi lancés. Une exception en la matière est les frappes sur Marioupol, menées notamment par des Tu‑22M Backfire larguant des bombes non guidées, y compris en opérant dans l’enveloppe d’engagement des SAM ukrainiens ;

une activité aérienne des VKS lors de la bataille du Donbass. La principale tactique consiste à engager quatre appareils volant à moyenne altitude afin de brouiller les SAM ukrainiens ou de lancer des missiles antiradars. Sous cette couverture, deux autres appareils larguent alors des armes non guidées sur leur cible, éventuellement après un tir « en cloche » (« spray and pray »), avec des effets assez aléatoires.

L’activité aérienne russe atteint alors son pic, avec 300 sorties quotidiennes en mars (5). Du début de la guerre à la mi-mai, les VKS procèdent à environ 20 000 sorties, toutes missions confondues, mais seulement 3 000 environ s’effectuent au-­dessus de l’Ukraine – dont un bon nombre sont des frappes sur Marioupol. Plus tard, le général Surovikin, responsable des opérations en Ukraine d’octobre 2022 au 11 janvier 2023, indiquera que 34 000 sorties ont été menées entre le 23 février et le 17 octobre – un chiffre probablement surestimé. À la mi-avril, faisant face aux SAM ukrainiens, les appareils russes ne s’engagent plus qu’exceptionnellement au-­delà des lignes de front, et s’ils mènent des actions d’interdiction du champ de bataille, c’est en tirant des Kh‑29 depuis les zones contrôlées par la Russie (6). Pour autant, l’Ukraine ne peut faire mieux, la Russie déployant également ses batteries SAM.

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC, chercheur associé à l'IESD.

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