Mais c’est dans le domaine du soutien à l’effort de guerre ukrainien que le leadership politique américain s’est avéré le plus déterminant en Europe. Le cas des chars Leopard en est une illustration parfaite. Ne souhaitant pas être le premier pays à autoriser la livraison de telles capacités militaires à l’Ukraine de peur de dépasser une éventuelle « ligne rouge » russe, le gouvernement allemand a demandé aux États-Unis d’annoncer en premier la livraison de chars Abrams. Cette situation, qui a alimenté la frustration à Washington comme dans de nombreuses capitales européennes à l’égard du chancelier Scholz, permettait à l’Allemagne de se placer derrière le précédent américain sur les chars de combat. Elle incarnait surtout un modèle répété depuis le début de la guerre : le leadership de Washington était la condition nécessaire à l’action de l’Allemagne et, au-delà, à celle de nombre d’alliés européens. Comme le rappelait un mois plus tard le conseiller à la Sécurité nationale américain Jake Sullivan, l’annonce de l’envoi des Abrams ne répondait pas à une logique militaire, puisque le Leopard était plus adapté aux besoins de l’Ukraine, mais elle était indispensable pour débloquer politiquement la situation (3).
Le rôle central de l’OTAN
En plus de renforcer le leadership politique des États-Unis en Europe, la guerre en Ukraine a enclenché un important effort d’adaptation de l’OTAN qui recentre la sécurité du continent autour de la coopération avec Washington. Le retour de la guerre de haute intensité en Europe a en effet eu plusieurs effets sur l’Alliance transatlantique. D’abord, la priorité incontestée est donnée à l’effort de défense collective et de dissuasion face à la menace russe. Le nouveau « Concept stratégique » de l’OTAN, qui remplace le document de 2010, ne laisse en effet aucun doute sur l’environnement stratégique des alliés : « La Fédération de Russie constitue la menace la plus importante et la plus directe pour la sécurité des Alliés et pour la paix et la stabilité dans la zone euro-atlantique. » (4)
Ce recentrage sur la tâche première de l’Alliance transatlantique n’était pourtant pas une évidence quelques mois avant l’invasion de la Russie. Le sommet de Madrid en juillet 2022, lors duquel le Concept stratégique a été présenté, était en effet censé entériner l’importance du défi posé par la Chine pour la sécurité transatlantique. La Chine est effectivement mentionnée dans le texte, ce qui n’était pas le cas en 2010, mais la guerre en Ukraine est indubitablement le facteur déterminant de la nouvelle posture de défense des alliés.
Les États-Unis sont partie prenante de ce renforcement sur le flanc est. La présence militaire américaine en Europe est passée de 65 000 à 100 000 soldats environ en quelques mois, incluant notamment la création d’une base permanente en Pologne. Si cette présence au sol reste bien inférieure à celle connue durant la guerre froide — plus de 350 000 soldats américains étaient encore basés en Europe en 1989 —, l’augmentation depuis février 2022 marque une inflexion importante. En effet, pour la majorité des alliés et partenaires d’Europe centrale, orientale et nordique, la défense militaire du territoire européen dépend plus que jamais de la solidité de la coopération avec les États-Unis et des garanties de sécurité américaines. La décision de la Suède et de la Finlande d’entrer dans l’OTAN répond ainsi à une volonté d’approfondir davantage ce lien avec Washington D.C.
L’aggravation de l’asymétrie transatlantique
Ce renforcement dans le domaine de la défense s’accompagne d’une explosion des échanges énergétiques entre États-Unis et Europe. Les exportations de gaz naturel liquéfié américain vers l’Europe ont en effet plus que doublé entre 2021 et 2022 afin de compenser la chute des importations de gaz russe (5). Ces échanges pourraient encore augmenter dans le futur alors que les besoins de diversification énergétique des économies européennes resteront très importants.
Ces transformations peuvent apparaître comme une forme de normalisation après une période de tension intenable entre les intérêts géopolitiques et économiques européens. Pour le Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, Josep Borrell, reprenant la formule d’Olivier Schmitt, l’Europe ne pouvait plus découpler les sources de sa sécurité — les États-Unis — et les sources de sa prospérité — la Chine et la Russie (6). L’invasion brutale de l’Ukraine par la Russie n’a fait qu’accélérer la prise de conscience de cette contradiction, et pousser les Européens à investir encore plus dans la relation transatlantique.
À plus long terme, le rôle renforcé des États-Unis en Europe risque pourtant d’accentuer l’asymétrie structurelle de la relation transatlantique. En effet, alors que l’Europe dépend davantage de sa relation avec Washington pour sa sécurité et ses sources d’hydrocarbures, elle n’a pas gagné en importance stratégique à Washington durant cette même période. Les documents stratégiques de l’administration Biden, publiés plusieurs mois après le début de l’invasion, ont bien confirmé les grandes tendances de la politique étrangère américaine depuis les années Obama : la Russie constitue un défi urgent et localisé, tandis que la Chine est le compétiteur systémique des États-Unis dans le monde. Face à des crises simultanées en Indopacifique et en Europe, le Pentagone devra prioriser la première sur la seconde (7).













