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Évolutions de l’Afrique de 2000 à 2050 : tendances et incertitudes géopolitiques

Le défi démographique demeure gigantesque pour ce continent de plus d’un milliard d’habitants. En un siècle (1950-2050), le nombre de jeunes de 15 à 30 ans aura plus que décuplé en Afrique et le nombre de jeunes urbains aura été multiplié par plus de vingt — défi historique qu’aucune société n’a jamais eu à relever. Plus de 20 millions de jeunes arrivent annuellement sur le marché du travail dont plus de 75 % sont sans emplois durables ou décents (5). La croissance économique se traduit par de grandes inégalités et contribue ainsi peu à la redistribution interne qui permet d’élargir les marchés.

Le développement économique et la stabilité sociale de l’Afrique subsaharienne dans les années et décennies à venir dépendront du niveau d’insertion socioprofessionnelle de la jeunesse dans les économies formelles au niveau national et régional. La croissance demeurera dépendante à la fois des trajectoires que prendront les mutations internationales actuelles et des réformes structurelles à entreprendre et à mettre en œuvre. La montée en puissance des pays émergents, qui accroît la concurrence internationale en Afrique, pourrait provoquer une transformation structurelle des économies africaines. Mais elle risque aussi, compte tenu de l’absence de conditionnalité et de coordination dans la coopération, de porter un sérieux préjudice à la protection sociale des populations et à la préservation des équilibres géopolitiques nationaux et régionaux.

La capacité des États d’Afrique subsaharienne à créer à grande échelle des emplois stables et durables est très insuffisante par rapport à la vitesse de la croissance de la population. Or, toutes les études s’accordent à indiquer que l’Afrique représentera la plus grande population active du monde à l’horizon 2050.

Si l’insertion socioprofessionnelle des jeunes dans les économies formelles est effective, l’Afrique subsaharienne pourrait connaître un développement économique multisectoriel spectaculaire dans les décennies à venir et se rapprocher ainsi du centre de gravité de l’économie mondiale.

Si la jeunesse est maintenue à l’écart des circuits économiques et si son intégration dans les champs politiques et des systèmes de production n’est pas effective, l’Afrique subsaharienne connaîtra incontestablement des instabilités et des catastrophes humanitaires sans précédent.

Des défis sécuritaires persistants : guerres civiles, montée de l’extrémisme violent et coups d’État militaires

L’intensité des conflits et le nombre de guerres civiles dans les années 1960-1970 et au cours de la décennie 1990-2000 ont progressivement diminué depuis le début de la décennie 2000. Si de 1990 à 2000 on enregistrait environ 11 conflits par an sur le continent, ce nombre est passé à 5 en moyenne depuis 2001 (6). Plusieurs instruments et dispositifs institutionnels, opérationnels et financiers ont été mis en œuvre, par les Africains et leurs partenaires internationaux, pour prévenir, gérer les conflits et consolider la paix en Afrique. De l’adoption du mécanisme de prévention et de gestion des conflits par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1993 à la création de l’Union africaine (UA) au début des années 2000, l’Afrique a mis en place un processus graduel d’acquisition des capacités opérationnelles autonomes qui lui a permis de se doter d’organes institutionnels comme la Commission de l’Union africaine, le Conseil de paix et de sécurité et partant une Architecture de paix et de sécurité africaine (APSA).

Cependant, la méfiance et les querelles de leadership entre les États des régions concernées battent leur plein au moment où le continent se voit progressivement envahi par la montée des intégrismes et de l’extrémisme violent. La protection de l’intégrité territoriale demeure un enjeu de sécurité majeur pour de nombreux États (Cameroun, Sénégal, Centrafrique, République démocratique du Congo, Mali, etc.).

Bien que la réduction des crises et des conflits soit observée sur le continent, les perspectives de paix s’articuleront autour de deux hypothèses principalement :

soit les États seront résolument amenés à tirer les leçons des échecs observés ces dernières années dans la gestion des conflits, des situations de transition et de reconstruction post-conflit et renforceront en conséquence leur coopération régionale en matière de sécurité et de défense ;

soit les égoïsmes nationaux prendront le pas sur les coopérations régionales et les échecs de ces dernières donneront la possibilité aux groupes armés d’accroître leurs capacités de nuisance et de renforcer la prolifération de redoutables menaces asymétriques qui plongeraient les États dans une insécurité structurellement chronique.

Cette situation pourrait avoir des effets catastrophiques, non seulement sur les économies nationales, mais aussi, et surtout, sur leur capacité à rattraper les retards de développement accumulés au cours des quarante dernières années.

Face à la persistance des foyers de tensions dans certaines régions et l’inflation des menaces de plus en plus transnationales et de plus en plus asymétriques, les coalitions régionales pourraient se renforcer dans les années et décennies à venir.

Si la montée des intégrismes et de l’extrémisme violent se confirme, deux scénarios pourraient être observés :

premier scénario : nous pourrions assister à l’effondrement de certains États africains et à la paralysie économique de ces derniers (comme c’est le cas pour la République centrafricaine, le Mali, la Libye ou la Somalie) ;

deuxième scénario : nous pourrions observer le durcissement des législations nationales en matière de sécurité intérieure avec une restriction des libertés publiques, mais aussi une coopération structurée permanente en matière de sécurité et de défense au niveau régional.

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