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L’interminable chute du commerce extérieur français : enjeux et perspectives

L’endettement externe de la France correspond indirectement à celui de son secteur public, notamment l’État et la sécurité sociale. C’est ce que l’on déduit des comptes financiers respectifs des ménages et des entreprises, qui dégagent ensemble, structurellement, un solde financier positif, et de celui des administrations publiques, qui est déficitaire. Cette situation de « déficits jumeaux » est caractéristique d’une sphère publique qui reporte systématiquement à plus tard le retour à l’équilibre budgétaire en tirant profit de conditions de financement favorables : la France a vu sa charge de la dette diminuer depuis vingt ans alors même que le poids de celle-ci augmentait en pourcentage du PIB. Dans l’histoire économique, lorsqu’une telle situation d’accès facilité au crédit ne s’accompagne pas d’une discipline budgétaire prudente, elle donne souvent lieu à des crises financières, dans les pays émergents, mais aussi dans des économies développées.

Perte de souveraineté financière et de revenu national potentiel

La première conséquence du déficit courant de la France sur ses échanges extérieurs de biens, services et revenus d’investissement, est donc une perte de souveraineté financière. L’accumulation de dettes vis-à-vis du reste du monde rend la France dépendante de ses créanciers étrangers. Avant la création de l’euro, cette situation conduisait la France à fortement augmenter ses taux d’intérêt pour préserver la parité. Le dernier épisode en date, en 1993, s’était accompagné d’une crise économique sévère. L’intégration à l’euro a déplacé le risque d’une crise de changes vers le marché des obligations souveraines, comme l’a montré la crise de la zone euro en 2011. Le renforcement des règles européennes de gouvernance de finances publiques et la faiblesse de l’inflation ont permis à la Banque centrale européenne d’intervenir massivement, à partir de 2012, pour assurer le financement des États. La solidarité européenne qui a bénéficié à la France depuis trois décennies, l’oblige en contrepartie à se conformer aux règles communes. Le non-respect chronique par la France du Pacte de stabilité d’une part, et la nouvelle donne macroéconomique post-Covid, avec le retour de l’inflation et le redressement des taux d’intérêt mondiaux d’autre part, créent à nouveau les conditions d’un ajustement abrupt des finances publiques sous pression de nos partenaires européens ou bien des marchés financiers.

Une deuxième conséquence du déficit extérieur est une perte de revenu national potentiel, qui se paie en emploi et en pouvoir d’achat. Rappelons que si la part de la France dans les exportations de la zone euro s’était maintenue à son niveau du début des années 2000, celles-ci seraient en 2022 supérieures de 330 Md€ à leur niveau enregistré. Quand on sait les effets d’entraînement que l’exportation industrielle a sur un territoire, à travers l’activité des sous-traitants et les emplois indirects des salariés, on mesure l’importance d’un tel retard pris sur nos partenaires européens dans le commerce mondial. Sans signifier nécessairement une stratégie mercantiliste, la puissance à l’exportation est un indicateur d’excellence industrielle et technologique, et donc de richesse nationale. Un pays comme l’Allemagne, qui a gagné des parts de marché à l’exportation et maintenu une base industrielle forte, fait d’ailleurs la différence sur la compétitivité hors prix, synonyme de contenu en innovation technologique, de qualité, de variété des fournisseurs, de niveau de gamme, de design et de services associés. 

Quelles perspectives ?

Pour les années qui viennent, la France va bénéficier des premiers effets positifs de la politique de l’offre amorcée depuis dix ans. Le rapport Louis Gallois de 2012 a ouvert une réflexion en France sur la place de l’industrie dans l’économie et dans la société, avec une véritable prise de conscience des enjeux de compétitivité et d’attractivité. On assiste depuis à une mise en cohérence graduelle des politiques économiques avec des objectifs de compétitivité industrielle : fiscalité avec le CICE, le pacte de responsabilité puis les baisses d’impôts de production, marché du travail avec les lois El-Khomri puis les ordonnances de 2017 et la réforme de l’apprentissage, soutien à l’innovation avec France 2030, énergie avec la relance du nucléaire… Certes, la France conserve plusieurs handicaps, notamment au niveau de la fiscalité de production et de l’accès aux compétences, mais cette inflexion permet d’observer une amorce de stabilisation de la base industrielle après plusieurs décennies d’érosion. Les principaux indicateurs que sont l’emploi industriel, le nombre de sites industriels, l’investissement, les annonces d’implantations se sont stabilisés ou bien augmentent depuis quelques années. 

Le rétablissement graduel de l’industrie intervient néanmoins dans un contexte de révolution industrielle, avec la transition écologique, et technologique, avec notamment l’IA et plus généralement la numérisation de l’économie. Il se fait également dans un environnement géopolitique qui favorise la recherche d’une plus grande résilience des chaînes de valeur, et dans certains cas, le rapprochement géographique de la production vers les lieux de consommation. De telles transformations sont de nature à rebattre les cartes de l’industrie mondiale, et interrogent sur l’adéquation des politiques européennes qui régulent l’industrie et les échanges commerciaux. Au niveau européen, la politique commerciale, tout en recherchant prioritairement l’ouverture, prend mieux en compte les enjeux de régulation des flux commerciaux pour assurer des conditions d’égalité de concurrence. Mais celle-ci ne semble pas en capacité de freiner l’arrivée massive de véhicules électriques fabriqués en Chine (certains sous marque européenne), ni de répondre à l’Inflation Reduction Act américain, qui est ouvertement protectionniste. En même temps, la mise en place du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, dans son architecture actuelle, pénalise la compétitivité industrielle européenne. La crise ukrainienne a remis sur le devant de la scène la question de la sécurité d’approvisionnement et des prix de l’énergie, ceux-ci étant bien plus élevés en Europe qu’aux États-Unis. La régulation de l’IA et des données posent également de nombreux défis. Il y a un enjeu majeur à trouver au niveau européen le bon équilibre entre régulation, ouverture des échanges, concurrence et compétitivité industrielle qui ne soit pas pénalisant pour la France.

La dette publique des États de l’UE

Évolution de la structure sectorielle des exportations

Note

(1) http://​www​.rexecode​.fr/​p​u​b​l​i​c​/​I​n​d​i​c​a​t​e​u​r​s​-​e​t​-​G​r​a​p​h​i​q​u​e​s​/​C​o​m​p​e​t​i​t​i​v​i​t​e​-​l​-​o​b​s​e​r​v​a​t​o​i​r​e​/​E​n​q​u​e​t​e​-​q​u​a​l​i​t​e​-​p​r​i​x​-​a​u​p​r​e​s​-​d​e​s​-​i​m​p​o​r​t​a​t​e​u​r​s​-​e​u​r​o​p​e​ens

Légende de la photo en première page : Un porte-conteneurs s’apprête à quitter le port du Havre, premier port français pour le commerce international. Après une nette dégradation du commerce extérieur français en 2022, les exportations de la France ont atteint 50,3 milliards d’euros en mars 2023, soit une hausse de +8,9 % sur un an. Si la balance commerciale de la France s’améliorait pour le troisième mois consécutif, le déficit mensuel demeure beaucoup plus élevé qu’avant la crise sanitaire et l’invasion de l’Ukraine. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°75, « Géopolitique de la France », Août-Septembre 2023 .
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