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Les paradoxes de la victoire

La notion de victoire est trompeuse. Sa caractérisation semble évidente de prime abord, mais l’histoire montre aussi sa relativité : il y a le jeu des perceptions et des temporalités, le vainqueur d’aujourd’hui n’étant pas celui de demain. Une théorie stratégique de la victoire, au-­delà donc de celles permettant d’y accéder, est-­elle seulement possible ? Faut-il n’en rester qu’à la soumission des volontés clausewitziennes ?

Le jeu des perceptions et des temporalités, que vous évoquez, me semble en effet le meilleur point de départ possible lorsque l’on veut analyser l’essence du concept de « victoire ». Les exemples du syndrome de vainqueur en trompe-­l’œil sont historiquement assez nombreux : la France des années 1920-1930, qui se repose sur la gloire légitime de la Marne et de Verdun ; le Royaume-Uni des années 1950, empire épuisé qui ne comprend pas que son statut de vainqueur de la Deuxième Guerre mondiale relève de l’illusion géostratégique ; ou encore l’Arménie des années 2000, qui s’installe dans le souvenir confortable de sa « victoire » de 1993, et qui va le payer en 2020 au Haut-­Karabagh, dans le sang et les larmes. C’est le paradoxe diachronique de tout processus stratégique, rappelé entre autres par Edward Luttwak : le dominateur militaire au temps T1 est fragilisé au temps T2 du fait même de sa « victoire ».

On doit revenir en l’occurrence à l’un des exemples les plus probants que nous fournisse l’histoire militaire en la matière, celui de la bataille de Malplaquet. Celle-ci se déroule le 11 septembre 1709, au cours de la guerre de Succession d’Espagne qui oppose la France de Louis XIV aux coalisés autrichiens, anglais et néerlandais. Elle est restée célèbre, car lesdits coalisés, qui remportent une victoire tactique au prix de 20 000 à 25 000 hommes (un massacre pour l’époque) se montrent incapables de transformer cette dernière en succès stratégique. Face à eux, les Français, qui ont fait des prodiges de valeur, ne laissent en effet que 6 000 soldats sur le champ de bataille. Boufflers et Villars doivent certes retraiter, mais ils le font en très bon ordre… et avec toute leur artillerie ! Alors que les armées françaises étaient en mauvaise posture au début de la campagne, cette « défaite » leur permet de continuer à interdire la route de Paris à des alliés « vainqueurs »… mais désormais saignés à blanc. Et Villars, résumant à sa façon cette distinction entre tactique et stratégie, aura dans l’ensemble raison de présenter ce paradoxe à Louis XIV à l’aide d’une formule que tous les historiens militaires connaissent : « Si Dieu nous fait la grâce de perdre encore une pareille bataille, Votre Majesté peut compter que ses ennemis sont détruits.  » La France, en concédant un revers qui n’est nullement une défaite, a effectivement gagné un sursis, ce qui permettra quelques mois plus tard à ses armées de remporter la victoire – stratégique, celle-là – de Denain, le 24 juillet 1712. Celle-ci débouchera sur le fameux traité d’Utrecht, une « paix » somme toute avantageuse, et qui constituera finalement une réussite politique pour Paris.

Ce paradoxe de Malplaquet nous conduit directement à Clausewitz, que vous mentionnez dans votre question. On peut, comme beaucoup le font, penser que le stratégiste prussien défend la nécessité d’une victoire militaire « décisive ». La destruction totale de l’adversaire, soit une « victoire » pleine et entière, c’est ce que semble suggérer par exemple la deuxième « action réciproque » du Livre I de Vom Kriege. Heureusement pour la France, dira-t‑on, Boufflers et Villars n’ont pas appliqué cette logique (volontariste à l’excès) en 1709, et ont sagement choisi un retrait en ordre, qui préservait l’avenir. En rester à cette opposition serait pourtant, me semble-t‑il, sous-­estimer la portée de la pensée de Clausewitz. Il faut repartir de sa définition de la guerre dans le même Livre I : « […] un duel à une plus vaste échelle […] un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté  ». Chez certains commentateurs – ceux qui, de Liddell Hart à Rapoport en passant par Keegan, ont vu en Clausewitz le stratège de l’attrition et de la destruction –, tout se passe comme si l’expression « notre volonté », posée une fois pour toutes, induisait l’intangibilité de l’objectif initial et l’anéantissement consécutif de l’ennemi. En réalité, les trois modèles d’actions réciproques définis par Clausewitz sont certes censés mener aux extrêmes, mais dans le cadre fermé du cas limite de guerre absolue. Dès que le « réel » intervient, le faisceau d’énergie de la collision initiale entre adversaires se disperse en vertu même de la friction tactique et de l’interaction stratégique, toutes deux constitutives de la guerre réelle. L’approche clausewitzienne, comme je le soulignais dans La Mesure de la force, et comme je me permets de le rappeler ici, n’est donc pas entièrement celle des conditions de la destruction de l’ennemi, mais bien celle des limites de la confrontation avec l’adversaire. La guerre absolue relève du vertige, et la victoire absolue du mirage. Clausewitz, en réaliste interactionnel conséquent, laisse entrevoir une liaison paradoxale à établir entre une victoire tactique atteinte grâce à une ou plusieurs batailles militaires concluantes, et une victoire (ou plutôt un « succès ») politique conclusif, qui s’appuierait sur la ou les premières pour obtenir un ajustement diplomatique relatif au bénéfice des intérêts de l’un des adversaires. Ce que l’on appelle « stratégie » a pour mission de faire le lien entre cette victoire concluante et ce succès conclusif. Cela peut parfaitement passer par une autolimitation volontaire du but de guerre poursuivi, une fois intégrés et mesurés les effets de la friction.

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