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Les paradoxes de la victoire

Que ce soit au regard de la guerre d’Ukraine, de la compétition sino-­américaine ou de la péninsule coréenne, la dimension nucléaire est marquée, avec son cortège de signalements et de non-dits, avec en surplomb une question liée à la coercition nucléaire et ses effets. Va-t‑elle s’affirmer ?

Disons qu’elle s’affirmera dans le cas de conflits conventionnels impliquant des « joueurs » atomiques à proximité du barycentre stratégique (et donc du territoire ou du sanctuaire national) de l’un d’entre eux. Tous les cas que vous citez correspondent à cette configuration, même s’ils impliquent des joueurs différenciés (États-­Unis, Russie, Chine, Corée du Nord). Il n’est pas étonnant que des signalements stratégiques de nature nucléaire accompagnent la montée aux enchères contemporaines aux abords de ces points chauds géopolitiques, dans le cadre d’un retour de la compétition internationale, qui nous mènera probablement (à moins que nous y soyons déjà) dans un cadre bipolaire reproduisant les conditions macro-structurelles de la première guerre froide. Nous connaîtrons d’autres Cuba. Dans ces crises-­là, nous serons donc bien obligés (nous le sommes déjà en Ukraine), afin de prendre la mesure de ce que pourrait signifier une « victoire », de tenir compte de cette dimension nucléaire. Encore devrait-­on continuer à accoler au mot victoire l’adjectif conventionnelle, même si (surtout si) cette « victoire » se joue sous la voûte atomique ou à proximité de celle-­ci. Car malgré le retour des « théories de la victoire » nucléaires, chères entre autres au regretté Colin Gray, je ne suis nullement persuadé que la locution « victoire nucléaire » puisse jamais avoir un sens quelconque, que ce soit hier, aujourd’hui ou demain. Comme vous le savez, et comme le montre la thématique des armes nucléaires tactiques, les débats sur ce point sont aujourd’hui assez vifs.

Les tentatives de coercition nucléaire peuvent-­elles être mitigées ? Et dans quelle mesure, au regard de la « prise à témoin » des individus, y compris par les actions d’influence opérant par le truchement des réseaux sociaux ?

Oui, ces tentatives de coercition peuvent être remises en perspective, pour éviter qu’elles n’atteignent leur but, lequel confine à une forme de chantage. Cependant, cela ne signifie pas qu’il faille sous-­estimer ces signalements stratégiques intéressés, ou les passer par pertes et profits, en répétant d’un air assuré que l’adversaire « bluffe » forcément. Je suis assez fasciné par la légèreté de certains commentateurs de ce point de vue, compte tenu des développements potentiels de la guerre d’Ukraine. Qu’il soit nécessaire de déjouer la manœuvre cognitive grossière qui consiste à désarmer les forces morales amies en paralysant leur volonté d’agir, cela me semble relever de l’évidence. Que cela se transforme en un oubli de ce qu’est l’arme nucléaire, et de la dimension nécessairement discursive de toute dissuasion, c’est autre chose.

Cela nous ramène d’ailleurs à la problématique que pose le concept de victoire. En observant la situation ukrainienne dans la perspective plus générale des équilibres nucléaires mondiaux, il me semble que nous gagnerions à réfléchir au concept de défaite aussi sérieusement qu’à celui de victoire. Je crois en effet fondamentalement – ma fréquentation des auteurs du réalisme défensif, comme Glaser ou Jervis, y est sans doute pour quelque chose – que la rhétorique nucléaire est avant tout agie par une aversion aux pertes, plus que par un espoir de gains inconsidérés. D’où l’importance de se demander ce qui constituerait vraiment une défaite inacceptable pour une puissance nucléaire challengée à proximité immédiate de son territoire (comme Washington à Cuba en 1962, ou Moscou en Ukraine aujourd’hui). Ce détour apophatique permettrait sans doute de modéliser avec plus de précision les rapports qui s’établissent entre la coercition nucléaire et la liberté d’action des manœuvres conventionnelles de haute intensité. J’ai commencé à travailler sur la question à l’occasion d’une audition devant la Commission de la défense de l’Assemblée nationale, consacrée à la problématique ukrainienne, en novembre 2022, en soulignant la différence entre une défaite impensable et un revers acceptable. Mais c’est une réflexion qui nécessiterait d’être bien plus approfondie.

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