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Ukraine : dans l’enfer des combats urbains, la technologie ne fait pas tout

L’autre facteur déterminant dans la guerre urbaine est la combinaison des armes : le feu (artillerie, roquettes et mortiers), les blindés, l’infanterie, le génie, les frappes aériennes, les différentes plateformes de reconnaissance (avions, hélicoptères, drones), le cyber, l’espace, la guerre électronique, etc. Cette combinaison s’effectue à un moment et à un endroit précis pour identifier et détruire les personnels ennemis ou bien ses centres névralgiques. Si les Russes ont des pertes en hommes très élevées, c’est bien qu’ils opèrent dans un schéma séquentiel, et non simultané : l’artillerie d’abord, puis les blindés, enfin l’infanterie. Il n’y a de ce fait aucun soutien mutuel.

Les armées doivent attaquer et défendre sans cesse, voire simultanément

Les villes ne pouvant pas être contournées, chaque camp qui y est engagé doit défendre ou attaquer. Guerres et batailles étant fluides, les armées doivent être capables d’attaquer et de défendre et de passer d’une posture à l’autre très rapidement. Au début du conflit, les Ukrainiens sont globalement en défense, mais ils parviennent à mener une contre-­attaque d’envergure contre les forces russes qui venaient de prendre l’aéroport d’Hostomel. Cet engagement illustre à la perfection la manière dont une armée doit être capable de passer d’un statut à un autre très rapidement pour prendre l’ascendant sur son adversaire. Dès les premières heures du conflit, les Russes larguent par hélicoptère 300 parachutistes pour se saisir de l’aéroport d’Hostomel. Celui-ci est pris et sécurisé en quelques heures. Au mois de janvier 2022, la CIA avait pourtant informé les Ukrainiens qu’Hostomel serait une cible privilégiée des Russes, mais la rapidité d’exécution a totalement pris les Ukrainiens par surprise. Néanmoins, les paras russes doivent faire face à de violentes contre-­attaques ukrainiennes et ne disposent d’aucune couverture aérienne. Les renforts arrivant de Biélorussie subissent par ailleurs de lourdes pertes dans des embuscades. Enfin, le gigantesque bouchon logistique russe hypothèque toute réussite de la mission. Soumis à une énorme pression de la part des Ukrainiens, ne recevant aucun ordre clair sur la posture à tenir, les Russes commencent à décrocher. Toute l’opération visant à s’emparer de Kiev à partir d’Hostomel est dès lors impossible à mener.

En septembre 2022, l’armée ukrainienne libère les villes d’Izioum et de Koupiansk capturées par les Russes durant les deux premiers mois de la guerre. Ces deux villes étaient en réalité des hubs logistiques russes très importants grâce à de bons maillages routier et ferré qui permettaient aux Russes de se ravitailler et de projeter des forces vers l’intérieur du pays. Les forces russes ont payé le prix fort pour prendre Izioum, mais n’ont pas été capables de la défendre et de s’y maintenir.

Marioupol est une autre bataille urbaine intéressante à plus d’un titre. Quelques centaines de soldats ukrainiens tiennent la ville face à un ennemi jusqu’à huit fois plus nombreux. Les défenseurs utilisent parfaitement le terrain urbain très dense, le complexe industriel avec son dédale de sous-sols. Cette bataille est stratégiquement importante pour les Russes. Sa capture permet de sécuriser l’accès à la mer d’Azov, que Moscou veut transformer en « mer russe ». Du côté ukrainien, cet engagement a des impacts opérationnels, car il fixe 40 000 soldats russes qui auraient pu se battre sur d’autres secteurs du front.

Toute proportion gardée, Marioupol n’est pas sans rappeler la « reine de toutes les batailles urbaines », Stalingrad. La ville, presque totalement détruite, est une véritable « impossibilité militaire » aux nombreux pièges, chausse-trapes, cachettes pour des embuscades, le tout avec un horizon bouché qui favorise les combats rapprochés. Dans les deux cités industrielles, les secteurs des usines Octobre rouge, Tracteur et Barricade pour Stalingrad, Azovstal pour Marioupol, sont de véritables dédales de passages et sous-sols parfaitement utilisés par les défenseurs. L’équipement lourd cède la place à du matériel plus léger, à de petites unités mobiles, rapides, agiles, capables d’attaquer et de défendre quasi simultanément. En ce qui concerne l’Ukraine, le général Yakovleff parle d’un retour à plus de « rusticité » chez les combattants dans des univers déconnectés.

Les manœuvres interarmes : la clé du succès

Cette guerre est menée par deux pays aux stratégies différentes. L’Ukraine version 2022 est très différente de celle qui s’est battue contre les séparatistes du Donbass. Les réformes amorcées à partir de 2014 et de l’épisode de la Crimée ont porté leurs fruits. L’armée ukrainienne a acquis une doctrine et des savoir-­faire, a complètement modifié et renforcé l’entraînement de ses soldats. Ses unités ont intégré une véritable culture militaire nouvelle, très occidentale, très anglo-­saxonne, pour finalement quitter l’univers soviétique. La décentralisation du commandement, le fameux « mission command » dérivé de la non moins célèbre Auftragstaktik prussienne puis allemande, a insufflé une culture du leadership nécessaire pour mener des manœuvres interarmes indispensables en territoire urbain.

La guerre urbaine est en effet le test ultime de la manœuvre d’armées combinées. L’armée qui intègre le mieux le feu, la manœuvre, l’infanterie, le génie, les blindés et le renseignement prend l’avantage sur son opposant. Or depuis 2022, ce sont bien les Ukrainiens qui ont le mieux mené ce type de manœuvres.

En face, l’armée russe a bien entamé des réformes, notamment à la suite du conflit syrien, pour justement mieux intégrer ces armées combinées, comme la 58e armée ou la 1re armée de tanks de la Garde (2), pleinement équipées. Mais le rythme n’a pas été assez soutenu. De ce fait, l’armée russe qui pénètre en territoire ukrainien en février 2022 est très disparate, avec des unités manquant de tout et mal commandées, et d’autres, parfaitement entraînées et équipées, comme les forces spéciales, jouant souvent un rôle d’unités d’infanterie, mais avec un énorme taux d’attrition. Globalement, l’armée russe est mal menée, peu motivée, mal équipée et mal entraînée. Le système très vertical laisse moins de place à la confiance entre les grades et à la prise d’initiative. Ainsi, l’armée russe connaît depuis plus d’un an des difficultés dans l’exécution de manœuvres complexes sur le champ de bataille. L’emploi d’armées combinées a donc cédé la place à ce qui a toujours fait sa force : la masse.

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