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Chine - Inde : un tango qui menace d’éclatement les BRICS ?

Pourquoi la thèse pessimiste ne s’est pas vérifiée pour l’instant ? Parce que le tandem Chine-Inde joue à la fois un rôle équilibré et essentiel pour la survie du club et sa dynamique, et qu’il repose sur une conception pragmatique, opportuniste et utilitariste des deux géants asiatiques. La Chine a besoin de se cacher ou d’avancer masquée derrière l’Inde pour promouvoir son agenda qui est plutôt celui du fameux « Tianxia », ou voûte céleste, dont Pékin serait le grand ordonnateur dans un contexte inéluctable de bipolarisation du monde. L’Inde n’en veut bien évidemment pas et tient à être dans la place pour le neutraliser. Dans le même temps, Delhi ne peut pas faire l’impasse sur la puissance chinoise, moins vis-à-vis des pays développés que vis-à-vis du monde en développement où elle joue clairement en deuxième ligue désormais comparée à Pékin, que ce soit sur un plan politique ou économique.

La guerre en Ukraine et le glissement du multi-alignement indien face à la tentation chinoise du choc

La posture indienne de la multipolarité est souvent mal comprise car assimilée à du NI-NI (ni Ouest ni Est). Or, depuis la guerre en Ukraine où l’axe Pékin-Moscou se resserre face au rival américain, tandis que l’écart de puissance entre la Chine et l’Inde s’est nettement creusé, la posture indienne a glissé vers du ET-ET : coopérer avec tout le monde tout en maintenant tout le monde à distance. Une sorte de multi-alignement pragmatique (6) correspondant au vieux classique de la science politique indienne, l’Arthashastra, qui recommande pour des puissances moyennes la stratégie du Dvaidibhava, ou double-jeu. Sa place essentielle au sein des BRICS permet ainsi à l’Inde d’en tirer un argument de poids vis-à-vis du monde occidental où elle tente de vendre un statut d’intermédiaire pour rééquilibrer la relation Nord-Sud par opposition à l’antagonisme que Pékin cultive manifestement. La vraie rupture a en réalité commencé en 2020 lorsque les troupes chinoises ont attaqué l’Inde dans la vallée de Galwan et tué de nombreux soldats indiens. Depuis, on assiste à une véritable « désinisation » de l’économie indienne et à une multiplication des gestes agressifs entre les deux géants asiatiques même si Pékin déclare vouloir séparer le conflit frontalier des autres dossiers.

La doctrine du « cheval de Troie » des pays du Sud a été un des éléments de langage majeurs de la visite à Paris du Premier ministre Narendra Modi en juillet dernier (7). En échange des livraisons d’armes sophistiquées par la France, New Delhi peut en outre réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie dont le poids comme fournisseur de matériel militaire serait tombé en quelques années de 60 à 40 % environ, selon le rapport 2023 du SIPRI, tandis que celui de la France montait à 20 %. De même, la visite remarquée du même Narendra Modi à Washington le mois précédent a consisté à vendre l’idée d’être un contrepoids à la Chine, et le fait est que les postures indiennes sur un nombre croissant de sujets sont beaucoup plus fermes vis-à-vis de Pékin. En échange de quoi l’Inde a obtenu des États-Unis des concessions importantes en termes de livraisons d’armes, de transferts de technologies sensibles ou de soutien face aux prétentions territoriales de la Chine dans la zone himalayenne ou dans l’Indo-Pacifique.

Ce faisant, l’Inde n’a surtout pas intérêt à précipiter une rupture avec le club des BRICS qui serait fatale aux deux. Elle pense pouvoir jouer sur les deux tableaux pour faire avancer son propre agenda : maintenir un rythme de croissance économique aussi rapide que possible en s’appuyant sur les pays occidentaux et rehausser progressivement son statut géopolitique. Face à la Chine pressée d’élargir les BRICS et de la doter d’institutions vraiment alternatives, la diplomatie indienne vise moins à s’opposer frontalement à sa stratégie qu’à la freiner ou à la détourner. Elle n’est pas favorable, par exemple, à un vaste élargissement des BRICS ou à des institutions alternatives comme sur les plans monétaire ou financier. De même, tente-t-elle de freiner l’ascension du yuan que Pékin cherche à promouvoir partout. Elle vient même d’en payer le prix en refusant aux Russes de payer leur pétrole (pourtant à vil prix) en yuan. Cette tension Chine-Inde devrait croître dans les années à venir mais ne pas conduire à l’éclatement des BRICS à moins d’une accélération grave des tensions sino-américaines. La rivalité va désormais porter sur les deux conceptions en concurrence au sein des BRICS : outil alternatif à l’Occident ou instrument d’élaboration des éléments de compromis entre le Nord et le Sud. C’est pour Pékin (et désormais Moscou) un caillou dans la chaussure que Delhi souhaite toujours plus gros.

Notes

(1) Dominic Wilson, Roopa Purushothaman, « Dreaming with BRICs : The Path to 2050 », Global Economics Paper, n°99, Goldman Sachs, Global Investment Research Division, octobre 2003 (https://​rb​.gy/​4​2​ez4).

(2) POSRI Chindia Quarterly, « Can Chindia’s economy overcome the global crisis ? », automne 2012 (https://​rb​.gy/​l​y​psg).

(3) Jim O’Neill, Dominic Wilson, Roopa Purushothaman, Anna Stupnytska, « How Solid are the BRICs ? », Global Economics Paper, n°134, 1er cembre 2005.

(4) SIPRI, SIPRI Yearbook 2023 : Armaments, Disarmament and Internatioanl Security, 2023 (https://​rb​.gy/​4​k​9tt).

(5) Voir la page Wikipédia des BRICS qui fournit une revue détaillée de chacun des sommets des BRICS et de leurs résultats (https://​rb​.gy/​8​p​bru).

(6) Olivier Da Lage, « L’Inde invitée d’honneur du 14 juillet  : le succès du “multialignement” ?  », IRIS, 11 juillet 2023 (https://​rb​.gy/​d​m​5fj).

(7) Nicolas Barré, Clément Perruche, « EXCLUSIF – Narendra Modi : “L’Inde est le tremplin des pays du Sud” », Les Échos, 13 juillet 2023 (https://​rb​.gy/​c​0​7sz).

Article paru dans la revue Diplomatie n°123, « BRICS : vers un nouvel ordre mondial ? », Septembre-Octobre 2023.

À propos de l'auteur

Jean-Joseph Boillot

Conseiller à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), auteur notamment de Chindiafrique, la Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain (Odile Jacob, 2014).

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