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Guerre électronique : premières leçons de la guerre d’Ukraine

La guerre électronique terrestre est paradoxale : considérée comme un levier de puissance essentiel, elle est également discrète dans les publications – l’industrie comme les armées se révélant peu disertes à son sujet. Mais la guerre d’Ukraine est aussi un formidable révélateur de ses potentialités.

Dans l’examen des avantages comparatifs des forces russes et ukrainiennes, la Russie partait avec un avantage certain, du fait d’investissements importants sur un large spectre de systèmes. Ce qu’elle qualifie de « Radioelektronnaya bor’ba » (REB) couvre, selon sa doctrine, trois domaines : le soutien électronique (SIGINT, COMINT, ELINT, etc.), l’attaque électronique (brouillages, armement à énergie dirigée, leurrage) et la protection électronique (gestion du spectre, protection contre les attaques électroniques adverses, contrôle des émissions et protection de ses propres émissions). Depuis la fin des années 2000, la Russie a combiné l’entrée en service d’un grand nombre de nouveaux systèmes (voir le tableau ci-après) et une réorganisation du dispositif. Ce dernier s’articule autour de cinq brigades – une par district militaire – et de compagnies, dont une est affectée à chaque brigade de manœuvre.

Dans le même temps, en 2009, les industriels étaient réorganisés sous l’égide du KRET (Kontsern Radioelektronnye Tekhnologii). L’année suivante était mis en place par l’industrie le Nauchno-Tekhnicheskiy Tsentr Radioelektronnoy Bor’by (NTT REB), afin de travailler sur la R&D des futurs systèmes. Et, en 2015, un comité scientifique chargé de ce domaine a été créé par l’armée de terre. Ces évolutions ont été couplées à une plus grande attention portée à l’entraînement. L’exercice « Elektron-2016 », en août, a vu le plus important déploiement de systèmes depuis 1979, le rythme des exercices ayant déjà doublé dès 2012 (1). En 2018, des simulateurs Magniy-REB ont été déployés pour aider à la formation des spécialistes. Tout aussi important, la guerre électronique fait l’objet d’une reconnaissance institutionnelle appuyée depuis la guerre froide, mais plus encore depuis les années 1990, lorsque les analystes russes ont tiré les leçons de la conduite de la deuxième guerre du Golfe.

Les usages opérationnels

S’y sont ajoutés des déploiements opérationnels, y compris en Ukraine, depuis 2015 au moins – la mission d’observation de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) établissant la présence de plusieurs systèmes que ne pouvaient, en raison de leur modernité, posséder les républiques séparatistes au début de la guerre. On estime que 43 systèmes leur auraient été fournis (2). Les moyens de guerre électronique y ont servi à appuyer et à protéger les unités d’artillerie, mais aussi à collecter du renseignement utile au ciblage ou en appui de la défense aérienne. De même, la Russie a déployé plusieurs systèmes en Syrie. C’est cependant lors de la deuxième invasion de l’Ukraine que le dispositif russe est le plus important et produit les effets les plus notables. En l’occurrence, la guerre électronique a montré qu’elle procédait de ses propres temporalités. Si elle a été considérée comme de peu d’utilité durant les premières semaines de la guerre – au risque de la faire voir comme de faible qualité –, son déploiement dépendait surtout de la sédimentation des lignes de front. À partir d’avril-mai, elle a ainsi été massivement utilisée, avec un système majeur positionné tous les 10 km, à une distance moyenne de 7 km des lignes de front.

Les effets directs ont été bien réels, démontrant qu’elle n’a pas été qu’un système d’appui, mais bien un effecteur, à au moins deux égards :

• d’une part, les systèmes de lutte anti-drones comme le Shipovnik-Aero permettent ainsi d’abattre plus de 50 % des 10 000 drones ukrainiens détruits par mois (3). Ils ne sont pas seuls en cause dans une hécatombe qui souligne en creux la nécessité de disposer d’une agilité conceptuelle dans le développement de drones, mais aussi d’une aptitude à la production en masse. Des systèmes anti-drones légers seraient également disponibles dans chaque peloton d’infanterie au front – signe que la menace est prise particulièrement au sérieux par la Russie. En l’occurrence, les liaisons de données et de télécommande des drones sont brouillées, mais même les drones dotés d’un système de retour au point de lancement en cas de perte de liaison sont affectés dès lors que le signal GPS peut être lui aussi brouillé et perdu ;

• d’autre part, dès l’été dernier, l’usage de systèmes comme le R‑330Zh Zhitel a permis de perturber les systèmes de guidage GPS qui confèrent leur précision aux obus Excalibur, aux roquettes HIMARS et aux bombes planantes JDAM : soit un brouillage massif empêchait la réception du signal, soit le codage était affecté. Dans les deux cas, l’arme était déviée de son objectif (4). Quatre frappes sur neuf de bombes JDAM auraient ainsi été affectées. Il n’est pas non plus possible de savoir si des contre – mesures ont été prises. Elles sont cependant probables : depuis juin 2023, les frappes semblent plus précises. De même, un missile comme le Storm Shadow ne semble pas être affecté par ces différentes mesures.

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC, chercheur associé à l'IESD.

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