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Vaincre sur les mers au XXIe siècle

Dans son discours « 1912 Naval Estimates » prononcé devant la Chambre des communes quelques années avant le déclenchement du premier conflit mondial, le First Sea Lord d’alors – équivalent à cette époque d’un ministre de la Marine –, Winston Churchill, décrivait de manière limpide les enjeux de la guerre navale moderne. Parmi les nombreux enseignements de ce discours fondateur, plusieurs retiennent l’attention, tant ils font écho à la situation actuelle.

Alors que les marines de guerre sortent d’une ère a‑stratégique, celle des « dividendes de la paix », pendant laquelle il n’était pas ou peu envisageable de contester la suprématie navale des pays de l’espace euro-­atlantique et où le combat naval de haute intensité relevait de l’exception et non de la règle, les évolutions des dix dernières années, à la fois dans le domaine géopolitique et dans celui des constructions de nouvelles unités, ont mis en avant la volonté de certains pays de devenir des acteurs majeurs, aptes à intervenir en haute mer. La Chine au tout premier rang, mais aussi la Turquie ou l’Inde se posent aujourd’hui comme aptes à remettre en cause cette suprématie euro-­atlantique, héritée de la guerre froide. Au-­delà de la croissance des flottes en nombre et en capacité, il importe de considérer les évolutions profondes de la guerre navale pour comprendre ce que voudrait dire « vaincre sur les mers » au XXIe siècle.

En tout premier lieu, le but de la confrontation en mer demeure peu ou prou le même : la liberté. La guerre en mer – et au-­delà de celle-ci l’ensemble des interactions en mer, y compris au travers du droit international maritime – repose sur cet enjeu de la liberté et de son interdiction. Combattre en mer, c’est avant tout chercher à contraindre la capacité de l’adversaire de faire circuler ses navires où il le veut. Gagner en mer revient à libérer des espaces de passage et des lignes de communication pour ses propres navires, civils comme militaires. L’enjeu de la liberté des sea lines of communication, s’il était déjà prépondérant du temps d’Alfred T. Mahan à la fin des années 1890, demeure tout aussi important, si ce n’est plus, de nos jours. La mondialisation économique de la seconde moitié du XXe siècle, ainsi que l’explosion des communications numériques, permise par les câbles sous-­marins, a érigé la mer en territoire économiquement indispensable pour toutes les nations. Personne aujourd’hui ne penserait un isolationnisme économique anachronique, et, en corollaire, l’accès aux mers pour importer aussi bien que pour exporter est toujours plus vital. En outre, le développement des infrastructures critiques marines ou sous-­marines – énergétiques ou de télécommunications principalement – donnent une importance nouvelle aux zones côtières et littorales, celles-ci ne cessant de s’étendre vers le large (1). Entre la liberté de navigation dans les eaux bleues et la protection des infrastructures dans les eaux brunes et vertes, la guerre navale se vit aujourd’hui suivant une logique de cercles concentriques aux limites parfois floues.

La guerre sur mer, nous dit Churchill, est marquée par plusieurs caractéristiques et invariants qui se retrouvent dans le combat naval du XXIe siècle. Bien entendu, le rapport entre nombre d’unités et capacités de chacune d’entre elles demeure cardinal. Sans surprise, celui qui a le plus de chances de l’emporter est celui qui peut concentrer en un point les forces les plus importantes et les mieux équipées. À cet égard, il importe de concevoir que cette primauté de l’équipement est en tout premier lieu une primauté de la capacité de destruction. La guerre navale a toujours été une forme de conflit extrêmement létale où celui qui frappe le premier et qui frappe fort a le plus de chances de l’emporter. Ce qui était valable au XVIIIe siècle – l’anniversaire de la bataille de Chesapeake le 5 septembre nous le rappelle – demeure valable au XXIe. À cet égard, la missilisation des forces navales, en cours depuis les années 1950, ne cesse de prendre de l’ampleur. La croissance – parfois exponentielle – des lanceurs verticaux sur les navires de surface, l’installation de missiles de croisière toujours plus puissants sur les sous-­marins – à l’image du MdCN qui équipe les nouveaux SNA français de la classe Suffren – sont autant de signes d’un accroissement de la létalité des unités navales. Dans le même temps, les unités côtières de certaines régions comme le golfe Arabo-Persique ou la mer Noire depuis le début de la guerre en Ukraine, voient elles aussi leur capacité destructrice sans cesse croître. L’armement des drones ukrainiens, lancés contre les infrastructures et navires russes aux abords de la Crimée, démontre cette nouvelle dynamique de la guerre côtière et littorale.

Toutefois, il faut également prendre en compte ici l’apparition des champs de conflictualité artificiels (cyber)– et inaccessibles (espace et grands fonds marins) depuis le temps de la Première Guerre mondiale. Ceux-ci s’ajoutent aux milieux traditionnels (terre, air, mer) et au champ électromagnétique déjà utilisé à cette époque. Sans apporter de révolution dans la conduite des affaires militaires, l’introduction de ces nouveaux champs permet néanmoins de modifier certains équilibres, ainsi que d’ouvrir des capacités d’action plus importantes. L’espace en particulier se révèle particulièrement stratégique pour le combat naval actuel. Le positionnement et le guidage – des navires comme des armes embarquées – sont particulièrement tributaires des systèmes GNSS (Global navigation satellite system), à commencer par le GPS américain. L’utilisation de ces systèmes, y compris par le monde civil au travers de l’AIS (Automatic identification system), est aujourd’hui une généralité et, s’il demeure possible de s’en passer, leur utilisation facilite de manière très importante la coordination et le déplacement. De même, les communications sur les mers sont également grandement facilitées par l’espace, au travers des systèmes militaires – Syracuse pour la France – et civils (Inmarsat, Iridium, etc.).

Les communications, et les échanges de données de manière plus large, sont aujourd’hui au cœur de l’évolution des systèmes de force navals, entraînant comme corollaire une importance croissante du champ cyber. La numérisation des systèmes de force navals, qu’il s’agisse du navire lui-­même et de son système de combat, d’un groupement multi-­vecteurs organisé autour d’un navire de surface ou sous-­marin – il est possible de penser ici, par exemple, à une frégate, son hélicoptère et éventuellement plusieurs drones asservis de surface ou sous-marins – ou même d’une flotte complète comprenant plusieurs navires habités, est au cœur des opérations contemporaines. À ce titre, il faut penser la numérisation sur le modèle d’un échange de données permanent ou semi-­permanent – dépendant de la possibilité d’effectuer du traitement en « edge » au niveau des capteurs et des effecteurs – entre les différentes briques qui composent le système. Cela suppose donc de disposer des systèmes de traitement et d’échange de ces mêmes données.

Or il s’agit ici d’une évolution très profonde puisque les communications en mer ont longtemps été du domaine de l’exceptionnel ou du parcellaire. Entre la difficulté inhérente aux caractéristiques du milieu et le coût engendré par le recours au satellite, la communication navale a été de tout temps limitée, avec le besoin de créer des systèmes les plus simples – et donc économes – possibles. Tout change aujourd’hui avec cette nécessité d’ouverture de la communication entre différents vecteurs navals, sur un mode permanent ou semi-­permanent. Outre la révolution mentale que cela demande aux marins, il s’agit aussi d’une profonde refonte des systèmes de combat et d’une nouvelle approche de la lutte en mer. Le but recherché est ici toujours le même : couvrir le plus possible d’espace, avec une latence réduite. La boucle OODA en mer est tributaire d’une approche à la fois spatiale et temporelle, d’autant plus importante que les forces navales doivent être en mesure de dominer des espaces extrêmement étendus, ou du moins d’agir sur eux (2). Si le command at sea, entendu comme la capacité d’interdire à une force adverse un espace naval, demeure une chimère – aucune force au monde ne dispose de la capacité de réaction nécessaire, sauf aux abords de ses côtes ou à proximité immédiate de ses navires –, la bulle d’intervention des flottes ne cesse de grandir.

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