C’est donc une véritable action multimilieux multichamps qui doit s’établir afin de garantir la victoire en mer. Dans le combat naval du XXIe siècle, il n’est ainsi plus question de sanctuariser le seul milieu maritime, coupé des autres. La mer s’appuie sur les couches supérieures et inférieures pour maximiser ses effets. Toutefois, cette dépendance – en particulier celles aux couches supérieures (électromagnétique, cyber et espace) – induit également des vulnérabilités. À cet égard, il importe de considérer les investissements dans les équipements et capacités de déni d’accès à ces couches – en particulier en ce qui concerne la guerre électronique –, mais aussi les entraînements visant à se passer de l’accès à ces mêmes couches. La logique Polaris de la Marine nationale est aussi liée à cette volonté d’accroître la résilience des forces, au travers de séquences où celles-ci coupent l’accès aux équipements de communication satellitaire et autres capacités numériques.
L’info-dépendance est ainsi à la fois une opportunité d’agilité, mais aussi une vulnérabilité ontologique des forces navales contemporaines. À cet égard, il est intéressant de considérer que certaines marines ont adopté une logique capacitaire spécifique qui voit le retour aux grandes unités de surface, aptes – par les capacités propres des capteurs et des effecteurs qu’elles portent – à opérer de manière plus agile dans des environnements déniés électromagnétiquement ou spatialement. Le retour des projets de grands destroyers et de croiseurs (États-Unis, Chine, Royaume-Uni, Italie, Russie, etc.) s’explique ainsi par cette volonté de disposer d’unités navales dont la capacité de combat ne sera pas obérée – du moins pas de manière décisive – par l’absence de soutien extérieur. Identiquement, la logique d’intégration de drones – aériens, de surface et sous-marins – plus ou moins autonomes auprès d’une plateforme mère (frégate, navire amphibie, sous-marin, etc.) se comprend aussi dans cette logique d’une autonomie renforcée du navire mère. Il s’agit ici de l’un des grands paradoxes de la guerre navale contemporaine : ouvrir les communications pour être en mesure d’intervenir plus vite et plus loin, tout en prenant en compte la possibilité que celles-ci soient coupées en cas de conflit symétrique avec un acteur majeur.
Enfin, la victoire est aussi – et surtout dans une approche clausewitzienne – une affaire de moral. La guerre navale est effroyablement violente, l’attrition y est bien plus importante que sur terre étant donné la dissymétrie entre la létalité des armements offensifs et la protection des navires. Les Britanniques ont ainsi plusieurs fois réappris cette dure leçon, le plus récemment pendant la guerre des Malouines où, exposés aux dégâts des missiles antinavires modernes, ils ont dû revoir une grande partie de leurs procédures. Du retour d’expérience des Malouines, les marines des pays de l’espace euro-atlantique – et les autres à leur suite – ont érigé les procédures de maîtrise des capacités opérationnelles (MACOPS), comme cœur des entraînements des navires au combat. Le but : accroître la résilience des navires touchés par le feu ennemi pour leur permettre de continuer le combat.
À l’heure de la missilisation accrue, avant l’entrée en service en masse des missiles hypervéloces, cet accent mis sur les procédures de MACOPS permet d’envisager la survie et la pertinence de l’investissement dans des unités majeures comme les porte-avions. Des Malouines – comme de la confrontation germano-britannique lors de la Première Guerre mondiale du reste – on retient aussi cette donnée fondamentale du combat naval : la recherche de la victoire ne peut se faire qu’au prix de l’acceptation de l’attrition. Frappés par les missiles Exocet des Argentins, les Britanniques continuent l’opération « Corporate », même après avoir perdu des éléments importants de la force navale, alors que, du côté argentin, la perte du croiseur General Belgrano fait prendre la décision de laisser les navires dans les ports, en particulier le porte-avions Veinticinco de Mayo. Frapper le premier, frapper fort et continuer à frapper ; depuis cette vision portée par le First Sea Lord Churchill, rien ne semble avoir fondamentalement changé et, si la technologie apporte son lot d’évolutions profondes, en fin de compte, la victoire en mer demeure affaire de volonté.
Alors que s’ouvre une nouvelle ère de la stratégie navale, marquée par le retour de l’hypothèse de la confrontation entre marines de premier ou de second rang, les leçons de l’histoire n’ont jamais semblé aussi importantes. Permettre la liberté de circulation, protéger les actifs stratégiques en mer, agir le premier, frapper fort et continuer de frapper : autant de leçons apprises depuis l’Antiquité et jusqu’aux Malouines. La réelle nouveauté demeure la nécessité d’une action M2MC où la maîtrise d’un espace aussi complexe que la mer ne peut passer que par celle de l’ensemble des milieux et champs, du moins de manière ponctuelle. Toutefois, dans une logique très confucéenne au fond, maîtriser ces capacités nécessite aussi de savoir agir sans elles, de dépasser la dépendance. In fine, vaincre en mer au XXIe siècle se résume le plus souvent à prendre l’initiative et à la conserver.
Notes
(1) Les avancées économiques, permettant d’installer des plateformes offshores ou des parcs éoliens toujours plus loin des côtes, induisent un accroissement des espaces considérés comme côtiers en termes de stratégie navale. Les « eaux brunes » et les « eaux vertes » tendent aujourd’hui à épouser les limites imposées par le droit international maritime : quelques nautiques pour les eaux brunes (associées donc aux eaux territoriales), quelques centaines de nautiques pour les eaux vertes (associées aux ZEE).
(2) Le développement de l’aéronautique navale durant les trois derniers quarts du XXe siècle répondait déjà à cette logique, avec la capacité de déployer au-delà de l’horizon des capacités d’acquisition de l’information et d’action.
Légende de la photo en première page : Le porte-hélicoptères – et futur porte-aéronefs – Izumo, de la Force d’autodéfense maritime japonaise. La tendance actuelle des marines est à leur durcissement. (© JMSDF)













