Peut-on s’engager à sortir de toutes les énergies fossiles ?
Les pays pétroliers, y compris les États-Unis, peu visibles officiellement dans ce marchandage tendu entre Sud et Union européenne, s’en sont bien sortis. Et ce d’autant plus qu’une autre alliance potentielle, entre l’Inde et l’Europe, n’a pas fonctionné pour inscrire la sortie de l’ensemble des énergies fossiles dans la déclaration finale de la COP27. L’Inde, mise au pilori à la COP26 pour avoir atténué le langage officiel sur la sortie du charbon (de « phase out » à « phase down ») argumentait à juste titre que le charbon, certes la source d’énergie la plus polluante d’après le GIEC, est l’énergie des pays en rattrapage économique, tandis que le gaz est celle des pays déjà industrialisés. Militant pour un engagement mondial de sortie de toutes les énergies fossiles, l’Inde et l’Union européenne auraient pu se retrouver alliées sur ce point, mais la position de l’Europe sur le gaz était trop ambiguë (ses bailleurs ne peuvent pas financer la mise en exploitation de ressources gazières au Sénégal, mais le chancelier allemand vient d’essayer de s’en assurer l’approvisionnement), et les pressions diplomatiques des pays pétroliers, y compris la présidence égyptienne, trop fortes.
La crédibilité de l’ensemble du dispositif des COP est donc en jeu. Un troisième sujet, plus technique mais déterminant pour la crédibilité des engagements annoncés l’année précédente à la COP26 de Glasgow par des initiatives multiacteurs (entreprises, gouvernements, société civile) a concerné la redevabilité et l’intégrité de ces engagements dits « net zero », c’est-à-dire visant à atteindre la neutralité carbone à long terme. Un rapport pour le Secrétaire général des Nations Unies a indiqué les conditions et exigences minimales pour que ces engagements soient crédibles, et c’est aussi à nouveau le cœur du Sommet pour le Climat à New York en septembre 2023. Les différents secteurs économiques se rendent compte de la difficulté d’une décarbonation profonde, pourtant indispensable. Il faut à la fois les empêcher de revenir à des améliorations seulement marginales de leur impact carbone, et préserver la dynamique collective de coopération et de course à l’innovation pour la décarbonation.
La COP28 et la responsabilité des pays pétroliers
La COP28, accueillie par un riche pays pétrolier du Golfe, sera nécessairement ambiguë concernant cette dynamique collective. En effet, les Émirats arabes unis sont également le pays disposant du fonds d’investissement pour les énergies renouvelables le plus massif du monde (le fonds Masdar), et probablement l’un des plus efficaces. C’est donc la COP d’un nouveau Sud, riche, émergent, misant sur la puissance de ses capacités financières et sur le déploiement des innovations technologiques, pour ne pas avoir à regarder en face les questions encore d’un autre degré de complexité que constituent les changements de modes de consommation vers la sobriété, et la fin de l’exploitation et de l’usage des énergies fossiles, toutes deux présentées comme indispensables par le GIEC. Vendre jusqu’à la dernière goutte d’un pétrole de très bonne qualité permet aussi d’accumuler des ressources financières clés pour financer, maintenant et demain, une position dominante dans le domaine des énergies renouvelables, et dans l’économie mondiale en général.
Un engagement mondial sur la sortie des fossiles sera donc à nouveau mis sur la table par les pays européens et la société civile. La France a elle-même annoncé une date de sortie des énergies fossiles. La pression est montée envers le président de la COP28, Sultan al Jaber, fondateur du fonds Masdar mais aussi président de la compagnie nationale du pétrole d’Abu Dhabi : sa lettre aux gouvernements préparatoire à la COP28 mentionne explicitement que la sortie des fossiles est inévitable. Ses interventions devant l’industrie du pétrole et du gaz ont par ailleurs consisté à lui recommander de mettre sur la table un véritable engagement de réduction de ses émissions. Certes, il pourrait surtout s’agir de réduire les émissions de méthane lors de l’extraction de pétrole, et pas de prévoir la fin de ces extractions ou l’arrêt de nouveaux forages. Ou bien de mettre en avant que les énergies fossiles faisant l’objet d’une capture et d’un stockage de émissions de CO2 pourraient être exclues des engagements de ce type. Contrairement à la COP27, les pays pétroliers sont clairement sur la sellette, et leur possible manque d’ambition concernant l’avenir du pétrole et du gaz sera très clairement exposé.
Crédibilité des engagements et réforme du financement international
Cette exposition sera renforcée par le fait que la COP28 est le moment du premier « bilan mondial » sur l’action climatique, qui indiquera que la planète n’est pas sur une trajectoire suffisante de réduction des émissions de gaz à effet de serre, et que cela réclame un véritable changement de cap (« course correction », selon les mots de la présidence émiratie). Outre le questionnement sur la sortie des fossiles, l’accélération du déploiement des renouvelables, notamment dans les pays du Sud, sera à ce titre l’un des enjeux clés de cette COP, ainsi que, comme depuis plusieurs années, la crédibilité et la tenue des engagements des pays du Nord, tant en termes de réduction de leurs propres émissions, que de transferts financiers, notamment en matière d’adaptation. La mesure du niveau d’adaptation aux impacts du changement climatique, toujours plus difficile que celle du niveau d’atténuation, risque d’être trop peu l’objet de l’attention des pays du Nord, et est un sujet politiquement très inflammable, tout comme celui des pertes et préjudices, devenu un objet clé de la négociation.













