Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

L’agriculture au révélateur géopolitique

Rivalités

En mobilisant des ressources mal réparties, l’agriculture induit aussi de la conflictualité. On ne compte plus les jacqueries, insurrections, révolutions et dérives autoritaires nées de la contestation ou de la volonté de maintenir un ordre enraciné sur un accès asymétrique à la terre. Des rapports de force internes (économiques et/ou politiques) ou externes (colonisation) ont induit un « façonnement du monde moderne », pour reprendre l’expression de John Weaver (1). Autrement dit, la plupart des sociétés se sont érigées sur cette appropriation inégalitaire du foncier. En retour, cet état de fait inégalitaire a été tôt ou tard remis en question au cœur d’épisodes que je qualifie d’agropolitiques (2). Leur intensité est alors d’autant plus aiguë que les acteurs du conflit — les grands détenteurs de terre et les paysans qui en manquent — sont agrégés par des idéologies (nationalisme, marxisme, idéologies religieuses), que la composante rurale est forte et que la soif de terres est importante.

Ainsi, en Italie, au Portugal et en Espagne, les dérives autoritaires des années 1920 à 1930 ont emprunté à cette question la grande propriété, se jetant dans les bras de juntes nationalistes quand les paysans ont tenté des voies socialisantes. Il n’est pas anodin de constater qu’à la fin de ces dictatures, priorité fut donnée à des réformes agraires pour faire valoir la justice foncière et asseoir la démocratie. En Russie, la révolution bolchévique a aussi eu des parfums agraires où, à la différence de l’Europe méditerranéenne, la bascule s’est faite du côté des paysans qui ont été bénéficiaires d’une réforme agraire avant que la collectivisation forcée ne se retourne contre eux. En Amérique du Sud, les moments agropolitiques ne manquent pas, depuis la révolution au Mexique jusqu’à la révolution sandiniste au Nicaragua, en passant par celle de Cuba. Beaucoup de pays n’en sont pas encore sortis car la violence foncière reste prégnante. Au Brésil, le poids des grands propriétaires a pu faciliter la victoire de Jair Bolsonaro en 2018 ; au Paraguay, le renvoi du président Fernando Lugo en 2012 s’est fait parce qu’il voulait mettre un terme à la situation la plus inégalitaire au monde sur le plan foncier ; en Colombie, la réussite du processus de paix lancé en 2016 tient beaucoup à celle du programme de redistribution de terres que le président Gustavo Petro veut aujourd’hui accélérer. En Asie, la liste des situations agropolitiques est également longue. De la Chine communiste à l’Inde, où les maoïstes naxalites n’ont certes pas réussi à prendre le pouvoir, mais restent très présents dans certains États, c’est toute une paysannerie sans terre qui s’est constituée comme matrice révolutionnaire. Et comment ne pas évoquer le djihadisme aujourd’hui sur l’île de Mindanao aux Philippines alors que des paysans sans terre catholiques, victimes du latifundisme sur les autres îles, ont été envoyés sur cette île musulmane ? Au Moyen-Orient, on peut également citer la révolution iranienne de 1979 comme moment à résonance agropolitique, tout comme la création du Hezbollah au Liban (en 1982) et du PKK en Turquie (en 1978), à fortes assises paysannes. Plus près de nous, on sait maintenant combien la contre-réforme en Égypte, de la fin des années 1990, a eu des incidences sociales et politiques. En 2011, les paysans n’ont-ils pas réinvesti des terres qui leur avaient été enlevées ? Enfin, en Afrique, le Zimbabwe a offert au début des années 2000 un exemple de moment agropolitique violent. En Afrique du Sud, où le président Mandela avait veillé à ne pas défaire la nation arc-en-ciel sur l’autel d’une redistribution foncière coercitive, l’inégalité criante entre Blancs et Noirs est aujourd’hui de plus en plus conviée dans les controverses politiques.

On le voit avec ce dernier exemple, s’intéresser à cette dimension agropolitique ne relève pas seulement d’une approche historique ; non seulement tout n’a pas été réglé, mais un nouveau cycle de concentration foncière est en cours. Depuis les flambées des cours agricoles à la fin des années 2000, et maintenant avec les effets de plus en plus attendus du changement climatique, des agro-investisseurs lancés à l’assaut des réserves foncières en Afrique, en Amérique latine et ailleurs, contrôlent des pans importants de sols. Parfois avec pour conséquence d’entraver l’accès à la terre de ceux dont les titres sont flous ou absents. De nouvelles violences agropolitiques se déclenchent ainsi, çà et là, surtout aux endroits éloignés de l’état de droit. Entre des investisseurs puissants et des États peu regardants, le poids des paysans compte peu, même s’ils se mobilisent parfois violemment et que les organisations de plaidoyer défendent leur cause. Ce nouveau cycle de concentration n’a bien sûr pas le même effet agropolitique selon que l’on se trouve dans des sociétés postindustrielles où le nombre d’agriculteurs est faible et des pays encore très ruraux avec une réelle faim de terres.

L’eau, autre ressource agricole essentielle, est aussi source de conflictualité, en particulier dans les grands bassins d’irrigation de l’Asie du Sud et du Moyen-Orient. Elle a cependant d’abord été un facteur de productivité au cœur des révolutions vertes. Permettant d’atteindre l’objectif d’autosuffisance dont nous avons parlé plus haut, l’eau est ainsi apparue comme un élément d’émancipation géopolitique. Nous avons vu que l’Inde et certains pays du Moyen-Orient illustrent parmi d’autres l’usage de l’eau dans cette perspective. Mais force est d’admettre que ceci n’est pas sans conséquences géopolitiques, surtout quand la ressource est sous la pression de besoins grandissants. En interne, des conflits se dessinent entre usagers, particulièrement entre agriculteurs qui sont souvent les principaux utilisateurs. Ainsi, en Inde, où une dizaine de bassins hydrographiques sur vingt-et-un sont déjà sous tension, ces conflits sont sporadiques mais incessants. Dans cet État fédéral, les disputes peuvent prendre aussi une dimension plus politique comme sur le fleuve Cauvery que se partagent l’État du Karnataka en amont, où se trouvent la plupart des barrages, et le Tamil Nadu en aval, dont les plaines sont dédiées à une importante activité de riziculture depuis la colonisation britannique. Bien que le conflit sur ce bassin soit déjà ancien, le changement climatique accroît le risque d’épisodes de violence sur fond de différences ethniques — le Tamil Nadu est peuplé de Tamouls, et le Karnataka de Kannadigas, pour qui le Cauvery revêt une dimension sacrée — ainsi que des ressentiments hérités du passé colonial — les Kannadigas estiment que la Couronne a entravé la construction de barrages dans leur État afin de privilégier les habitants de l’aval.

À propos de l'auteur

Pierre Blanc

Docteur en géopolitique, ingénieur général des Ponts, des eaux et des forêts, enseignant-chercheur à Bordeaux Sciences Agro et Sciences Po Bordeaux, rédacteur en chef de Confluences Méditerranée ; auteur notamment de Géopolitique et climat (Les Presses de Sciences Po, 2023) et de Proche-Orient : Le pouvoir, la terre et l’eau (Les Presses de Sciences Po, 2012)

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