Magazine Moyen-Orient

La crise électrique du Liban : une lecture géographique

Depuis l’été 2021, la population du Liban n’a plus accès à l’électricité publique que 2 à 3 heures par jour, avec parfois des pannes totales. Cette déliquescence extrême a des origines remontant à la guerre civile (1975-1990), malgré une amélioration temporaire jusqu’à 2006. Depuis, le secteur connaît une dégradation aux raisons multiples, entre insuffisance de la capacité installée, manque d’investissement, blocage des importations de combustible, corruption, clientélisme… Cette gabegie a également des dimensions géographiques.

Trois grilles de lecture s’imposent. La première est celle du communautarisme libanais, ancré dans des territoires divisés. Pour les élites ­politico-confessionnelles, l’électricité est à la fois une ressource à sécuriser pour leur territoire et une source de pouvoir. La deuxième renvoie à l’opposition entre centre et périphéries du pays et aux inégalités spatiales dans la distribution de l’électricité. La troisième est régionale et géopolitique : la dépendance du Liban aux importations d’hydrocarbures est une source majeure de vulnérabilité face aux conflits et blocus affectant les infrastructures énergétiques, mais aussi face aux évolutions brutales des marchés internationaux, à l’impact aggravé par la dévaluation récente.

Face à ces défis, le territoire libanais offre-t-il des ressources permettant une autonomisation de la production énergétique ? Les promesses du gaz du bassin levantin sont encore incertaines, et si les énergies renouvelables ont un vrai potentiel, leur exploitation dépend d’une transformation de la gouvernance. En attendant, l’essor rapide des technologies individuelles ne comble pas les lignes de fracture internes au Liban et risque de les accentuer.

Le contrôle politico-confessionnel des infrastructures

Durant la guerre civile, la production électrique se limitait aux usines hydroélectriques, dont les plus importantes turbinaient les eaux du bassin du Litani, et à trois centrales thermiques, l’une installée à Jiyeh, entre Beyrouth et Saïda, et les autres à Zouk, au nord de la capitale, et à Hraycheh, au sud de Tripoli. Les principales stations de transformation commandant la répartition vers les banlieues de Beyrouth et le sud du pays étaient entre les mains des milices chrétiennes. Elles pratiquèrent une stratégie de blocus face à leurs adversaires palestino-­progressistes. En réponse, ces derniers construisirent leur propre ligne pour acheminer le courant de la centrale de Jiyeh, qu’ils contrôlaient, vers Beyrouth-Ouest. Ces blocus entre territoires politico-confessionnels ont marqué les chefs des factions politiques de l’après-guerre, largement issus des anciennes milices.

La dynamique de reconstruction définie et mise en œuvre dans les années 1990, officiellement placée dans l’accord de Taëf de 1989 sous le principe du développement équilibré, inclut certes un volet visant une meilleure intégration du réseau électrique national, à travers la construction d’une boucle haute-tension à 220 kilovolts (kV) et d’un centre moderne de répartition (dispatching). Mais ces deux éléments clés de modernisation du réseau, destinés à matérialiser la réunification du pays après la guerre, n’ont été achevés qu’au milieu des années 2010. Le centre de dispatching a été détruit en août 2020 lors de la double explosion du port de Beyrouth.

La reconstruction du réseau électrique porte en revanche la marque du communautarisme. L’attribution à chaque grand territoire communautaire d’une centrale thermique en est ­l’illustration : les régions chiites de Baalbek, Sour (Tyr) et ­Zahrani sont ainsi dotées de nouvelles unités. Dans cette dernière localité, la centrale à cycle combiné assure la production de base avec celle, de technologie équivalente, construite à Deir Ammar, en zone sunnite au nord de Tripoli. Les régions chrétiennes (Zouk et Hraycheh) et druze (Jiyeh) avaient déjà les leurs. Cette logique est inscrite dans les mentalités politiques, comme l’illustre en 2012 la mobilisation de miliciens chiites d’Amal de la région de Zahrani contre le projet de déplacement par Électricité du Liban (EDL) d’un groupe électrogène pour le réinstaller à Jiyeh. Mais elle est aussi paralysante. Depuis 2009, le ministère de l’Énergie et de l’Eau est entre les mains du Courant patriotique libre (CPL), parti du général et président Michel Aoun (depuis 2016). Son gendre, Gebran Bassil, devenu chef du mouvement, occupe le poste de 2009 à 2014, puis y fait nommer ses proches conseillers. Il soutient le projet de construction d’une usine à Selaata, dans le district dont il est député. Cette centrale, dont l’intérêt technique et économique est mis en doute, lui permettrait de faire bénéficier son fief électoral de diverses ressources : expropriations, travaux pour les entreprises, emplois… Les ministres successifs de l’Énergie et de l’Eau, proches de lui, se livrent à un chantage pour faire accepter ce projet.

D’autres plans se sont enlisés dans les « marais » de la gestion communautaire. Ainsi, la solution des barges turques, équipées de générateurs diesel connectés au réseau à Zouk et à Jiyeh, mise en œuvre en 2013, devait être temporaire, le temps d’acquérir de nouvelles capacités de production. Mais elles ont duré jusqu’en 2021, alors que la centrale prévue n’est pas construite, en raison de controverses sur son cadre juridique et financier. Chaque faction s’ingénie à empêcher l’autre de réaliser un gain politique en réussissant à augmenter la production d’électricité, et aussi à éviter que les travaux ne permettent à leur promoteur de faire bénéficier ses alliés des contrats d’exécution. Les barges sont pourtant soupçonnées d’avoir donné lieu à des pots de vin qui auraient profité à plusieurs groupes politiques, parfois opposés. Elles ont surtout coûté cher, sans amélioration de la situation.

La rhétorique communautariste est mobilisée pour expliquer la dette électrique. Les pertes non techniques, c’est-à-dire le vol, à quoi l’on peut rajouter le non-paiement, représentent une composante notable du déficit d’EDL. Oscillant depuis les années 2000 dans une fourchette de 17 à 25 % de la production, ces pratiques ont un coût considérable. Durant la guerre civile, ces pertes de facturation et le piquage sur les réseaux s’expliquaient par le développement des quartiers illégaux, qui n’avaient pas droit à des connexions : les milices protégeaient leurs habitants contre les éventuelles tentatives de déconnexion. Ces pratiques n’ont été que partiellement éliminées après le conflit. Certains quartiers irréguliers abritant des chiites, notamment dans la banlieue sud de Beyrouth, ce groupe a fait l’objet d’une stigmatisation de la part des autres composantes de la population.

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