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Ils s’exercent pour vaincre

En mai 1940, lorsque l’armée allemande commence le franchissement de la Meuse aux alentours de Sedan, plusieurs éléments vont condamner la 2e Armée, et finalement l’ensemble des armées alliées. La panique, qui entraîne notamment la retraite désordonnée de l’artillerie de la division, est causée par une suite de mauvais renseignements, dont l’un amplifie la panique : des chars français, identifiés comme allemands par des personnels mal entraînés, font craindre un encerclement rapide de l’artillerie et de certains PC (à ce moment, aucun char allemand n’a pourtant traversé la Meuse). La panique générale qui se déclenche sur les arrières des 55e et 71e divisions d’infanterie provoque l’effondrement du front (7). Si ces soldats avaient eu l’occasion de s’entraîner avec les unités de chars avec lesquelles elles allaient devoir combattre, auraient-­elles connu cette méprise ? Le PC de la 2e Armée, employant pourtant 2 683 personnes, dont 1 402 transmetteurs, disposait de 117 lignes téléphoniques, de 186 téléphones, de 38 tonnes de fil téléphonique, mais n’avait aucun poste de radio (8). Lorsque, le 13 mai 1940, les transmetteurs du PC de la 55e DI paniquent, ils détruisent le central téléphonique et brûlent les codes, réduisant à néant les communications de la division, et ne laissent que des pigeons voyageurs et les estafettes pour maintenir des liaisons avec des unités désormais bousculées. Ces estafettes, prises dans les colonnes montantes et descendantes des routes encombrées, se perdent, tardent. Les renseignements arrivent trop tard, et la contre-­attaque du 14 mai est gravement affectée par ces retards, et par les imprécisions liées à ce type de communication. La lenteur des communications stratégiques, mais aussi tactiques, retarde la prise de conscience de la menace, obère les possibilités de rétablir un front cohérent ou de mettre un terme à la panique. Elles empêchent aussi les contre-­attaques de fonctionner correctement.

La technologie existait pourtant. Mais la lenteur des acquisitions et des livraisons de matériels, l’absence d’entraînement et la méfiance quant à leur utilisation ont fait que les personnels ne les ont simplement pas utilisés, ou les ont mal utilisés. C’est bien l’intégration de cette technologie qui n’a pas été poussée jusqu’au bout, parce que ceux qui devaient la mettre en œuvre n’ont pas saisi ou compris son importance.

Gagner le temps de s’adapter

À l’inverse, une technologie jugée préalablement périmée ou datée, mais dont la prise en main est possible rapidement, peut se révéler être le moyen imparfait permettant de gagner le temps de réaliser l’adaptation des matériels aux nouveaux besoins et aux nouvelles doctrines. Les exemples sont nombreux : des mortiers et des obusiers retirés des arsenaux en 1914-1915 pour permettre de réadapter l’artillerie française au tir courbe ou plongeant (9). Des armes remisées et des calibres dépassés deviennent les outils qui permettent non pas d’obtenir le meilleur effet possible, mais de répondre pour un temps au dilemme tactique pour lequel l’adversaire était mieux préparé. Une fois le temps de l’adaptation gagné, il est désormais possible de développer de nouveaux matériels, de tester les nouvelles doctrines, de les affiner et d’innover de façon à renverser la vapeur et, finalement, vaincre.

Le problème étant que les éléments clés permettant de gagner le temps nécessaire pour adapter son système de force aux réalités du conflit ne sont pas disponibles. S’ils le sont, c’est généralement parce qu’il a fallu créer ou entretenir les conditions de leur obtention. Ainsi, sans le stockage de matériels anciens, dans les forts et les arsenaux français en 1914, ou dans le désert américain et les plaines polonaises en 2022, ces équipements et véhicules n’auraient tout simplement pas été disponibles et l’adaptation n’aurait ainsi pas pu être faite. Ainsi, nous pouvons parfois juger durement la qualité ou la modernité de certains équipements livrés à l’armée ukrainienne, et régulièrement souligner que la diversité de tant de matériels et de calibres différents complexifie considérablement la logistique. Certes. Tout cela est vrai. Mais si ces équipements permettent de combler un retard, de compenser partiellement les pertes, alors ils peuvent participer à la poursuite de la victoire. Les T‑62M russes comme les Leopard 1A5, bien que dépassés, permettent malgré tout de réaliser des missions d’appui-­feu, voire plus, et sont toujours mieux que rien.

En juin 1940, la doctrine évolue rapidement et l’armée française développe de nouvelles pratiques, de nouveaux usages. Malheureusement pour la France, celles-ci viennent trop tard et ne permettent pas de compenser les pertes initiales ni de rattraper suffisamment ce retard. Les défauts dans la préparation de la guerre ne se rattrapent pas toujours. La technologie comme la doctrine, pour être employables, doivent avoir été intégrées et testées à l’entraînement. Le combat interarmes ne s’improvise pas.

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