Magazine Diplomatie

Le Brésil face à ses démons sociaux, politiques et sécuritaires

Le Brésil ne parvient pas à réduire ses fractures internes

Le Brésil reste le pays des inégalités sociales. Selon les indicateurs de la Banque mondiale, l’indice de Gini (5) a reculé à 52,9 en 2021, après un plus bas historique en 2020, à 48,9, ce qui était une conséquence très positive de la reprise économique durant la présidence Bolsonaro. Les difficultés économiques qui se font de nouveau jour depuis 2022 risquent de dégrader une nouvelle fois cet indice. Les politiques sociales d’amortisseur mises en place durant les deux premières présidences Lula da Silva, en particulier la célèbre bolsa familia, se sont révélées insuffisantes par rapport à l’ampleur des besoins dans les milieux les plus modestes de la population brésilienne, expliquant pour partie le succès des églises évangélistes qui connaissent une croissance fulgurante en offrant assistance et protection aux plus humbles et en s’opposant aux mesures sociétales portées par des mouvements politiques de gauche. En 2022, pour la première fois de son histoire depuis l’arrivée des Portugais de Pedro Álvares Cabral en 1500, le Brésil a cessé d’être un pays majoritairement catholique. Les évangéliques représentent aujourd’hui environ 40 % de la population et leur poids politique, économique et médiatique pèse fortement dans les évolutions de la société brésilienne. Ils se sont majoritairement tournés vers Jair Messias Bolsonaro, expliquant aussi son score élevé aux élections d’octobre 2022 et le renforcement de ses partisans au Congrès national (Congresso nacional) de Brasilia, aussi bien au Sénat fédéral qu’à la Chambre des députés (cette dernière est majoritairement tenue par l’opposition au président Lula da Silva). Ces phénomènes politico-religieux se sont conjugués à d’autres évolutions internes, comme la peur de certains États du Sud (Paraná ou Santa Catarina par exemple) d’être entraînés dans un phénomène de tiers-mondisation qui frappe le Nordeste du pays ou par la réémergence de clivages géographiques raciaux Nord-Sud en matière électorale.

La question sociale demeure donc un enjeu de première importance au Brésil. Cette question empêche le Brésil de devenir un pays développé. La structuration spatiale des villes se double d’une ghettoïsation croissante des Brésiliens, quels que soient les quartiers et les couches sociales, qui se barricadent dans des condomínios protégés comme des forteresses pour les plus riches, ou qui transforment la moindre maison en Fort Chabrol avec barrières d’acier et fils barbelés. Certaines pratiques sont caricaturales, par exemple l’usage immodéré des voitures blindées et des hélicoptères pour les classes aisées de la capitale économique du pays, São Paulo, qui vivent hors-sol pour éviter les agressions et les enlèvements qui hantent le quotidien des plus riches. Nous sommes évidemment très loin de l’homme cordial évoqué dans son ouvrage par Stefan Zweig (6) ou des mirages musicaux de la bossa nova des quartiers sud de Rio de Janeiro (la fameuse zona sul autour des plages d’Ipanema et de Leblon ; Copacabana étant depuis longtemps un coupe-gorge à la nuit tombée).

L’arrivée au pouvoir de Lula da Silva en janvier dernier n’a pas permis d’y voir plus clair sur l’orientation donnée aux politiques sociales dans le pays. Le Congrès du Brésil a approuvé le 21 décembre 2022 un amendement à la Constitution qui autorisait le futur gouvernement Lula à dépasser le plafond des dépenses pour financer des programmes sociaux. Concrètement, le plafond pourra être dépassé de 145 milliards de reais (soit environ 26 milliards d’euros).

Depuis lors, c’est plutôt une impression de cafouillage qui domine, contrairement aux années 2002-2010 des premières présidences Lula alors que, pendant la campagne électorale, il avait été promis de reprendre les politiques sociales des deux premiers mandats. Par rapport au plafond de dépenses (7) ou teto de gastos, institué par Henrique Meirelles, ancien président de la banque centrale de 2003 à 2011, puis ministre des Finances sous la présidence de Michel Temer en 2016-2018, le nouveau cadre budgétaire préparé par Fernando Haddad (membre du PT, le parti des travailleurs du président Lula, ministre de l’Économie et des Finances depuis le 1er janvier 2023) est marqué par une très grande prudence (8). Son idée est de subordonner le rythme et l’intensité des dépenses du secteur public à l’évolution de la situation économique nationale. Mais il n’existe pas à proprement parler de plan social destiné à réduire les inégalités qui frappent le pays.

Concrètement, l’emploi informel a retrouvé son niveau d’avant la Covid-19, soit 40 % de la population active (9) et la faim semble faire son retour dans différentes régions du pays. Entre 2002 et 2010, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), la malnutrition au Brésil avait reculé de 70 % et le taux de mortalité infantile de 47 %. En 2014, l’ONU avait officiellement sorti le Brésil de sa cartographie de la faim dans le monde. Ce classement n’est plus d’actualité. On estime que 33 millions de Brésiliens, soit 15 % de la population, vivent de nouveau dans l’insécurité alimentaire. C’est évidemment la porte ouverte à l’augmentation de la criminalité et de la consommation de drogues.

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