Votre entreprise est une success-story : lorsque je vous interviewais pour la première fois en 2014, vous étiez au début d’une aventure ; vous avez à présent 300 salariés, et vous vous êtes diversifié tout en ayant été capable de proposer bon nombre d’innovations. Rétrospectivement, qu’est-ce qui a le plus difficile dans cette évolution ?
Le plus difficile a été de mener de front la construction du groupe et le développement de l’Aarok. Vous le rappelez aimablement, en 2014, nous n’étions que deux. En 2020, lorsque nous avons lancé le projet de drone, nous avions atteint 38 millions d’euros de chiffre d’affaires. Trois ans après, nous avons dépassé les 50 millions d’euros. Le groupe a donc une forte croissance. Et piloter cette croissance est une compétence en soi, des savoir-faire techniques que nous avons acquis progressivement : il faut trouver des marchés, structurer des synergies, organiser la gouvernance, investir pour continuer à se développer, recruter des collaborateurs de qualité. Et, en même temps, superviser le programme Aarok. Et d’autres programmes, que vous ne connaissez pas encore !
Mais c’est une difficulté très relative, car l’enthousiasme l’emporte toujours. Nous avons la chance de faire ce que nous aimons, d’avoir des équipes soudées et passionnées, de travailler pour les armées françaises et leurs alliés, de collaborer avec les sociétés aéronautiques les plus prestigieuses. Cela vaut largement le temps et l’énergie que nous y consacrons. Ce choix de mener de front la construction d’un groupe industriel et le développement de projets innovants est exigeant. Mais c’est la clé de notre réussite : c’est parce que Turgis & Gaillard est aujourd’hui une ETI (Entreprise de taille intermédiaire) prospère et en croissance que nous pouvons lancer des programmes comme l’Aarok. Les capitaux nécessaires sont tellement élevés et les marchés tellement spécifiques qu’il est extrêmement difficile d’aboutir dans le secteur de la défense en étant une start-up traditionnelle, ne vivant que de levées de fonds successives.
L’Aarok est une surprise dans le paysage aéronautique français. Comment a‑t‑elle été accueillie par des autorités qui, peu ou prou, sont liées par l’EuroMALE ? Avez-vous déjà des perspectives de vente ?
C’est une surprise et en même temps une évidence, en ce sens que tout le monde comprend très vite la démarche : l’industrie française produit des capteurs optroniques, des radars, des systèmes de communication et de guerre électronique, de l’armement, des moteurs, des systèmes de pilotage, etc. Tous ces équipements sont de classe mondiale et parfaitement adaptés à un drone MALE. Ils sont de plus en service et éprouvés. En somme, seule la cellule manquait pour que nous disposions d’une drone MALE en France. C’est donc ce que nous avons fait : concevoir un aéronef monoturbine et télépilotable.
L’accueil des autorités a été chaleureux dès les premières présentations : nous bénéficions d’une conjonction de facteurs exceptionnelle : à la tête de la DGA, un chef passionné d’innovation, connaissant parfaitement le monde de l’entreprise, avec un mandat clair du président de la République pour « faire autrement » ; à la tête des armées, des chefs qui ont mené des opérations exigeantes dans un contexte interallié ; au niveau politique, des crédits militaires en hausse, et trois ministres successifs remarquables : Jean-Yves Le Drian, Florence Parly et Sébastien Lecornu. Nous pouvons comparer la situation avec ce qu’elle était lorsque nous avons lancé le Gerfaut, en 2011… Cela n’a plus rien à voir.
L’EuroMALE figure dans la LPM, il sera en service dans les armées. Et c’est une chance pour les militaires français. C’est un système de haut de spectre qui permettra de voler en toute liberté dans le ciel européen en emportant beaucoup d’équipements sur une très longue période. Mais l’EuroMALE est aussi une chance pour l’Aarok : nous avons besoin d’un engagement résolu des autorités européennes et d’Airbus en faveur d’une filière drone souveraine, car les enjeux de navigabilité sont d’une complexité dont on n’a pas idée. Jamais l’Agence européenne de sécurité aéronautique ne définirait de cadre réglementaire pour un drone MALE s’il n’y avait l’EuroMALE. Et nous aurions été condamnés à voler indéfiniment sous régime dérogatoire, comme les MQ‑9 Reaper, ce qui aurait limité le potentiel commercial de l’Aarok. Car, en plus de ses missions militaires, l’Aarok réalisera probablement des missions de service public, mais à la condition de pouvoir voler sans contrainte !
Ensuite, l’Aarok et l’EuroMALE sont différents et complémentaires. L’Aarok apporte la capacité à frapper en environnement contesté et à opérer depuis des terrains sommaires. Il vient compléter les aéronefs pilotés de patrouille maritime. Surtout, il apporte de la masse : c’est un drone bon marché que l’on peut produire rapidement. Il pourra donc être diffusé largement dans les unités.














