Tandis que Bakri et Hamza se félicitent publiquement des attentats d’Al-Qaïda contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar es-Salaam en 1998, que Hamza déclare dans un talk-show grand public à la télévision : « Je me fous de la loi, hormis la loi islamique », Peter Clarke explique : « Je crois qu’ils étaient surtout vus comme des polémistes et des militants. Mais… est-ce qu’ils représentaient une menace pour le Royaume – Uni ? Un problème idéologique peut-être. Mais l’idéologie en elle – même à cette époque n’était pas considérée comme une menace directe. » Même les attentats du 11 septembre et la célébration un an plus tard par Bakri et Hamza, à la mosquée de Finsbury Park, de l’anniversaire des « magnifiques martyrs » ne seront pas suffisants pour réveiller les autorités britanniques. Il faudra attendre avril 2003, et deux attentats déjoués en lien avec la mosquée de Finsbury Park, pour que des perquisitions soient enfin entreprises. Abou Hamza est privé de sa mosquée, mais poursuit ses prêches dans la rue… Depuis 2015, il purge aux États – Unis une peine de prison à perpétuité pour terrorisme. Kurt Barling, journaliste à la BBC à cette période, s’intéressant au « Londonistan », avait pourtant déjà alerté : « On est allés filmer en caméra cachée à la mosquée de Finsbury Park. Et on a vu de jeunes garçons regarder ce qu’on appelle des snuff movies, des vidéos djihadistes montrant des décapitations. On est ressortis horrifiés : comment on en était arrivés là ?! Pourquoi personne ne prenait ce sujet au sérieux ?! »
C’est en effet une bonne question, que l’on aurait tort de traiter par une réaction de pur mépris scandalisé ou par le soupçon d’une stratégie volontairement favorable au djihadisme. Même si elle nous paraît aberrante a posteriori, tant les conséquences ont été importantes et tant le Royaume – Uni a persévéré, la voie de l’erreur d’appréciation et de l’enfermement dans la logique initiale d’appréhension du phénomène est à privilégier. Mais quels sont les facteurs qui y ont contribué ? Le système juridique et une interprétation très extensive de la liberté d’expression, largement soutenue, y compris par les hauts responsables de la police britannique, ont joué un rôle souligné dans de nombreuses analyses. « L’idée générale est que la Grande – Bretagne – Labour et Tories confondus – reste trop enracinée dans ses traditions juridiques en tant que précurseur d’un multiculturalisme moderne ancré dans l’histoire du plus grand empire colonial. Donc, du point de vue de l’établissement britannique (services secrets inclus), la question d’un islam au Royaume-Uni qui ne serait pas un islam britannique n’a pas d’importance. (2) »
Mais ce qui frappe, tout particulièrement a posteriori et vu de France, c’est que les activistes djihadistes les plus connus du « Londonistan » n’employaient pas de véritable stratégie de dissimulation de leurs idées, ne tentaient pas d’avancer en maquillant leurs discours d’une adoption de façade des principes et du lexique de la démocratie libérale, en tout cas beaucoup moins que d’autres mouvements islamistes ailleurs en Europe. Leur discours, spécialement après les accords de Dayton, le départ des djihadistes étrangers de Bosnie et la « globalisation du djihad » par Al-Qaïda, était très clair dans sa désignation agressive de « l’Occident » (sa culture politique, ses institutions, ses mœurs, ses croyances), comme ennemi – au-delà des cibles prioritaires qu’étaient les États – Unis et Israël. Or, justement, le mot « ennemi » est le grand absent de la partie du documentaire consacrée au « Londonistan ». C’en est à se demander ce qu’ils auraient bien pu dire, comment ils auraient pu formuler les choses de manière encore plus nette, pour que les autorités britanniques entendent les mots de l’ennemi. D’autant que le djihadisme, après l’Afghanistan, la Bosnie, l’Algérie, se manifestait concrètement par des attentats contre la France et les États – Unis. Le problème fondamental n’est ainsi pas que le Royaume – Uni s’est trouvé démuni d’outils de lutte contre le « Londonistan » en raison de son système juridique et de son attachement à une liberté d’expression radicale, mais qu’il n’a pas su voir en lui un ennemi.
Admettons que les autorités britanniques n’aient pas bien perçu la transformation de l’idéologie et du mouvement djihadiste sous l’impulsion de Ben Laden et d’Al – Qaïda, son internationalisation, son engagement dans une guerre contre « l’ennemi lointain », et se soient enfermées dans l’idée de quelques groupes radicaux recrutant des combattants pour les envoyer loin « défendre des musulmans » dans des pays en guerre. Cela n’explique cependant pas tout. Pour tenter de comprendre un peu mieux cette cécité prolongée, on peut se référer aux propos de Peter Clarke cités plus haut. « […] Rien n’indiquait à ce moment – là qu’ils commettaient des actions terroristes au Royaume – Uni, ni qu’ils constituaient une menace pour la population britannique. » L’ancien chef de l’antiterrorisme semble dire qu’un terroriste « n’existe » pour le Royaume – Uni que s’il se manifeste par des actions violentes sur le sol britannique… Les alliés du Royaume – Uni apprécieront. « Difficile de ne pas avoir l’impression d’un postulat officiel implicite, au moins avant les attaques à la bombe de Londres […] Donc, réalité ou pas, quand Abou Hamza déclara devant son tribunal londonien “avoir eu le sentiment lors de multiples rencontres avec les fonctionnaires des services secrets et du contre – terrorisme d’une transaction en vertu de laquelle ses activités étaient tolérées tant que les cibles restaient étrangères”, cela n’était que trop plausible. (3) »













