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Penser la guerre. L’ennemi invisible

Par ailleurs, dans la mesure où ces individus n’étaient pas à l’origine de violences directes au Royaume – Uni, ils n’auraient pas représenté une menace pour la population britannique. Or, si, bien sûr, ils étaient une menace pour la population, doublement. D’abord pour les jeunes musulmans britanniques qu’ils endoctrinaient, ensuite plus largement pour la population globale une fois ceux-ci idéologiquement et pratiquement formés au djihad. Mais, ajoute Peter Clarke, « […] l’idéologie en elle – même à cette époque n’était pas considérée comme une menace directe ». Les activistes du « Londonistan » diffusaient l’idéologie islamiste et djihadiste, endoctrinaient, recrutaient, ce qui était déjà une forme de menace, mais ils ne faisaient pas que ça… Ils participaient à l’organisation internationale en réseaux du djihadisme, fournissaient de l’aide et du soutien à des terroristes opérant contre des alliés du Royaume – Uni, levaient des fonds, etc.

Se dessine ainsi en creux une définition déficiente de l’ennemi, qui permet au moins partiellement de saisir l’erreur de jugement britannique. L’ennemi n’existerait véritablement en tant qu’ennemi que par l’emploi effectif d’une violence directe. Cette idée, relativement courante, est fausse. Ce n’est pas l’emploi d’une violence directe de sa part qui fait l’ennemi, mais le fait qu’il nous désigne comme étant son ennemi. Il n’y a pas eu d’affrontements directs durant la guerre froide entre les États – Unis et l’URSS, en raison de la dissuasion nucléaire mutuelle ; cela n’empêchait pas les « deux grands » d’être des ennemis déclarés. S’ajoute encore ici l’idée qu’il faudrait à la violence directe la proximité géographique et l’immédiateté temporelle pour faire l’ennemi, rendant difficile l’anticipation de l’expansion pourtant prévisible et au bout de compte incontrôlable d’un mouvement djihadiste endogène. Lorsque l’on raisonne au moyen d’une définition déficiente de l’ennemi, on le rend invisible à ses propres yeux, même quand il se trouve… sous son nez. 

Notes

(1) Djihad sur l’Europe, Hugo Micheron et Magali Serre, 2023. Le documentaire est facilement accessible sur le site d’Arte ou sur YouTube.

(2) Michael Radu, « Spectre européen. Le “Londonistan” en tant que producteur et exportateur d’islamisme », Outre-Terre, no 24, 2010/1 (https://​www​.cairn​.info/​r​e​v​u​e​-​o​u​t​r​e​-​t​e​r​r​e​1​-​2​0​1​0​-​1​-​p​a​g​e​-​4​3​1​.​htm).

(3) Ibidem.

Légende de la photo en première page : Manchette du Bild consacré à l’attaque djihadiste ayant touché Londres le 23 mars 2017. (© Hadrian/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°168, « Déluge d’AL-AQSA : surprise stratégique pour Israël », Novembre-Décembre 2023.
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