Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Yémen : l’émergence des Houthis comme acteur régional

Ainsi, en janvier 2022, une milice sud-yéménite soutenue par les Émirats arabes unis, les Brigades des Géants, a commencé à avancer contre des positions houthis dans la province de Shebwa et à menacer leurs positions autour de la ville stratégique de Marib, dans le centre du pays. Se sentant menacés, les Houthis ont répondu avec des frappes de drones qui ont atteint une zone industrielle près de l’aéroport d’Abu Dhabi. Or, le modèle émirien est basé sur une image de stabilité ; la simple perspective de la menace de frappes de drones ou de missiles pourrait créer des dommages massifs à la prospérité du pays. Comprenant bien cette réalité, les Houthis ont ainsi réussi à contraindre la capacité des Émirats arabes unis d’agir contre eux, limitant davantage l’influence d’Abu Dhabi au sud. 

L’influence houthie se fait également sentir en mer Rouge, où leurs capacités ont significativement augmenté au fil des années. En 2014, lorsque les Houthis prennent le contrôle de Sana’a et expulsent le gouvernement internationalement reconnu, leur puissance maritime se limite aux quelques unités vétustes de la marine yéménite qu’ils saisissent. Aujourd’hui, les Houthis possèdent une armada de drones maritimes chargés d’explosifs ainsi qu’un arsenal de missiles sol-mer et de mines maritimes. Ils ont donc, en quelques années seulement, développé — encore une fois grâce au soutien iranien — la capacité de nuire significativement au trafic maritime dans le Sud de la mer Rouge. Alors que l’importance stratégique de cette mer augmente rapidement, cette perspective provoque des craintes grandissantes à Riyad et à Abu Dhabi, dont la prospérité dépend du commerce maritime, mais également à Washington. 

La guerre qui a éclaté dans la bande de Gaza suite à l’attaque terroriste du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 aura mené à une nouvelle manifestation du rôle régional des Houthis. Jusqu’à quelques mois avant cette nouvelle ronde de violence, la portée maximale confirmée des missiles et drones des Houthis était d’environ 1500 kilomètres, soit trop peu pour atteindre Israël. Or, lors d’un défilé à Sana’a en septembre 2023 commémorant leur prise de la capitale neuf ans plus tôt, les Houthis ont exhibé des missiles ayant la capacité d’atteindre Eilat, la ville la plus méridionale d’Israël. Au moment d’écrire ces lignes en novembre 2023, les Houthis avaient déjà lancé six vagues d’attaques avec des missiles et des drones contre Israël, démontrant non seulement la réalité de cette capacité, mais aussi leur volonté d’en faire l’utilisation.

Ces attaques limitées, avec des missiles et drones rudimentaires malgré leur portée améliorée, peuvent être interceptées dans la majorité des cas par les systèmes de défense israéliens, qui sont parmi les plus avancés au monde. L’objectif des Houthis avec ces attaques est toutefois davantage politique que militaire. Les Houthis envoient d’abord et avant tout un puissant message de soutien à l’endroit du Hamas et de leurs alliés au sein de l’axe de la résistance. Ils envoient également le message clair qu’en cas d’escalade régionale, les Houthis pourront se joindre au Hezbollah et à d’autres acteurs soutenus par l’Iran et cibler Israël, intensifiant pour l’État hébreu la menace d’une guerre à plusieurs fronts. Il s’agit d’un scénario potentiellement cauchemardesque, puisque les systèmes de défense israéliens pourraient alors devenir saturés devant des attaques provenant du nord, de l’est, et du sud. Ce faisant, les Houthis offrent également une gifle en plein visage à l’Arabie saoudite. Car Riyad est intervenue au Yémen spécifiquement dans le but de refouler les Houthis. Or, non seulement les Houthis n’ont pas été vaincus, mais ils ont émergé comme l’acteur le plus puissant du pays, et ils ont désormais la capacité de frapper Israël, avec qui l’Arabie saoudite a développé des relations de plus en proches au fil des années. 

Enfin, se pose la question de la situation domestique dans les territoires contrôlés par les Houthis. Si le mouvement demeure sans rival politique ou militaire au pays, sa gouvernance — qui s’avère corrompue, brutale, et obscurantiste — est de plus en plus contestée. Sa gestion déficiente de l’économie ravagée par la guerre, en particulier, apparait comme une source de vulnérabilité croissante. En s’ingérant dans la guerre entre Israël et le Hamas et en jouant un rôle international plus actif, les Houthistes tentent donc certainement aussi de mobiliser les sentiments populaires, sympathisants de la cause palestinienne, en leur faveur et au détriment du gouvernement internationalement reconnu, soutenu par l’Arabie saoudite.

Repères

Légende de la photo en première page : Un bateau lance-missiles de la marine israélienne est vu dans la zone de la mer Rouge le 1er novembre 2023, peu après que les forces houthies au Yémen ont tiré des missiles et des drones en direction de la station balnéaire israélienne d’Eilat. (© IDF/Handout via Xinhua)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°77, « L’état des conflits dans le monde », Décembre 2023-Janvier 2024.

À propos de l'auteur

Thomas Juneau

Professeur agrégé à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa et auteur du livre Le Yémen en guerre, publié aux Presses de l’Université de Montréal en 2021.

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