Magazine Diplomatie

L’appareil de désinformation russe

La deuxième catégorie d’acteurs, que le chercheur Mark Galeotti a justement qualifiés d’« adhocratiques » (de « ad hoc ») (2), regroupe des acteurs non étatiques, semi-étatiques ou non officiels appartenant à la frange désinstitutionnalisée du régime russe et capables de s’affranchir des lourdeurs bureaucratiques. Certains sont de véritables entrepreneurs d’influence ou de désinformation, autrement dit des hommes d’affaires qui investissent leur propre capital financier dans ces opérations, pour servir l’État ou leurs propres intérêts. Une figure archétypale est celle du célèbre fondateur de Wagner et sponsor des « usines à trolls », Evgueni Prigojine. Ces entrepreneurs participent ainsi aussi bien à la légitimation de la présence russe en Afrique qu’à la propagation en Europe des « valeurs traditionnelles » dont le régime russe prétend être le garant. Récemment, l’opération « Doppelgänger/RRN » (3) a fait l’objet d’une importante couverture médiatique après que plusieurs ONG (EUDisinfoLab, ISD, DFR Lab) ont documenté cette campagne et que l’entreprise META et l’agence française Viginum l’ont attribuée à plusieurs entrepreneurs ou « technologues politiques » russes (4). L’une des « forgeries » mises en œuvre consistait à usurper l’identité de dizaines de sites institutionnels et médias authentiques dans plusieurs pays (comme Le Parisien, 20 minutes, Le Figaro et Le Monde en France) afin de diffuser de faux articles ou de faux documents sur des sites clonés. 

La troisième catégorie est composée de ce que j’appellerai les « acteurs tiers ». Ces acteurs, souvent des natifs des pays ciblés, agissent consciemment ou inconsciemment au service de l’influence russe, tantôt à travers des pratiques d’externalisation, tantôt par une coopération plus ou plus formelle avec la Russie à des fins lucratives, politiques ou idéologiques. L’Afrique subsaharienne est un bon exemple en matière de désinformation, avec de nombreux cas de sous-traitance médiatique ou de cooptation de figures entrepreneuriales ou militantes locales par les acteurs russes. Les acteurs russes ont bien compris que leur influence aura d’autant plus de portée qu’elle s’intégrera dans des réseaux et écosystèmes plus étendus, bien au-delà de leur noyau originel.

La guerre ukrainienne se joue-t-elle également sur ce terrain ? En quoi la lutte informationnelle peut-elle être perçue comme une arme dans ce contexte et par quels moyens le récit russe est-il préservé à l’intérieur des frontières  ?

Toutes les guerres ont une composante (dés)informationnelle. La guerre en Ukraine, comme d’ailleurs la résurgence dramatique du conflit israélo-palestinien de ces dernières semaines, se distingue sans doute par son hypermédiatisation et par la circulation démesurée, sur les réseaux sociaux notamment, de données en provenance du terrain, quasiment produites en temps réel. Ces flux informationnels, qui pour la plupart ne sont plus filtrés par les gatekeepers médiatiques traditionnels, alimentent massivement et quotidiennement la « guerre de l’information » qui s’enchevêtre à la guerre conventionnelle. 

La justification même de l’invasion à grande échelle en Ukraine est fondée sur un mensonge : celui du récit de la « dénazification » de l’Ukraine. La désinformation est utilisée de manière systématique, désinhibée et quotidienne dans l’espace médiatique russe, notamment par les médias d’État, lorsqu’il s’agit de couvrir la guerre en Ukraine. À l’échelle internationale, RT et Sputnik relaient les éléments de langage officiels et livrent une couverture profondément sélective des événements, en occultant les aspects les plus préjudiciables de « l’opération militaire spéciale », comme les crimes de guerre commis par l’armée russe. 

Rappelons que l’invasion du 24 février 2022 a été accompagnée, quelques jours après son commencement, par une loi de censure votée par la Douma (5), interdisant la « diffusion d’informations mensongères sur les forces armées russes ». Cette loi a considérablement renforcé un climat d’autocensure déjà présent au sein de la profession journalistique et a achevé le démantèlement en germe de l’écosystème médiatique russe indépendant. Les Russes peuvent néanmoins continuer à s’informer en mettant en place des pratiques de contournement de ces restrictions, par exemple en recourant à TOR ou à des VPN, dont l’usage a explosé en Russie dès le mois de mars 2022.

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