Magazine Diplomatie

L’appareil de désinformation russe

En Centrafrique, au Soudan ou au Mali, par quel intermédiaire le sentiment pro-russe s’est-il diffusé et avec quel objectif  ? Continuera-t-il à gagner du terrain ces prochaines années ? 

Ces dernières années, un accroissement net des moyens mis en œuvre pour renforcer l’influence de la Russie en Afrique a été observé, notamment en Afrique subsaharienne à partir de 2017-2018, en amont du sommet Russie-Afrique de Sotchi et de l’arrivée du groupe Wagner au Soudan ou en Centrafrique, entre autres. Lorsque Wagner s’implante dans un pays, il fournit non seulement à ses clients — gouvernements menacés, autorités issues d’un putsch, etc. — une prestation de sécurité et de mercenariat pour protéger les élites et combattre des groupes armés insurrectionnels, mais aussi des instruments d’influence informationnelle et de désinformation destinés à soutenir les pouvoirs en place tout en légitimant la présence russe. 

La « galaxie Prigojine » a aussi la capacité d’externaliser une partie de ses opérations d’influence. Par exemple, le groupe finance des « trolls » ou des médias locaux en RCA, au Mali ou au Burkina Faso. C’est une mise en place de longue haleine qui a débuté, en fonction des pays, il y a plusieurs années et qui, en dépit de la mort de Prigojine, continue de proliférer. Certains actifs informationnels liés à l’Africa back office — la branche africaine du projet Lakhta, le projet d’« usines à trolls » de Prigojine — sont toujours en activité. On peut donc émettre l’hypothèse que, malgré l’embardée funeste du fondateur de Wagner, le pouvoir russe considère que cet appareil d’influence et de désinformation, bâti de longue haleine, continue d’être utile à la défense de ses intérêts en Afrique.

Dès le début de la guerre en Ukraine, les branches francophones et anglophones des médias d’État russes internationaux ont infléchi leur ligne éditoriale en se réorientant partiellement vers l’Afrique. Sputnik France, par exemple, a choisi de cesser ses activités en France, a été rebaptisé Sputnik Afrique et a vu la part de ses audiences africaines largement augmenter. La chaine anglophone de RT produit davantage de contenu destiné au continent africain depuis sa suspension au sein de l’Union européenne, consécutive aux sanctions adoptées après l’invasion. Ces changements ont d’ailleurs été soulignés par Vladimir Poutine lors du dernier sommet Russie-Afrique, organisé cet été à Saint-Pétersbourg, durant lequel le président russe a affirmé vouloir « créer un espace informationnel commun » entre l’Afrique et la Russie. 

En matière d’influence informationnelle, les stratégies de lutte contre la désinformation sont-elles suffisamment développées ?

Des efforts conséquents ont été mis en œuvre ces dernières années dans de nombreux pays, dont la France, pour lutter contre la désinformation et les « manipulations de l’information ». Mais le fait est que la Russie, par son histoire et son régime autoritaire, a une longueur d’avance dans le domaine de l’influence informationnelle puisque leurs acteurs n’engagent pas leur responsabilité, ni celle de leurs dirigeants, lorsqu’ils font un usage systématique et décomplexé de la désinformation. Ce n’est pas le cas dans les démocraties libérales, où de telles pratiques sont au mieux politiquement très risquées, au pire contraires à un certain nombre de principes fondamentaux. Cette asymétrie rend particulièrement sensible l’adoption par des pays comme la France d’une approche offensive dans l’espace informationnel, bien qu’il me semble possible d’obtenir des résultats en la matière sans recourir à la désinformation. Rappelons que la désinformation est à bien des égards une « arme du faible », souvent court-termiste et contre-productive. Il est aussi indispensable de noter que la désinformation n’est pas seulement un problème exogène. Une partie considérable des contenus de désinformation observés en France ou aux États-Unis ne provient pas de Russie ou d’une autre puissance hostile, mais bien d’acteurs endogènes, comme des groupes conspirationnistes ou des médias prétendument « contre-hégémoniques ». En définitive, si la lutte contre la désinformation est essentielle, elle ne saurait obtenir de résultats tangibles sans être combinée à des politiques publiques de long terme, comme la régulation des grandes plateformes numériques, l’éducation aux médias ou la lutte contre les inégalités sociales.

Propos recueillis le 6 octobre 2023 par Eloïse Fardeau Le Meitour et Alicia Piveteau

Notes

(1) FSB : Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, héritier du Comité pour la Sécurité de l’État (KGB). Agence responsable du contre-espionnage, de la sécurité intérieure mais également de la sécurité extérieure, notamment auprès de son étranger proche. SVR : Service des renseignements extérieurs de la fédération de Russie. Service qui collecte du renseignement à l’extérieur du territoire. GRU ou GU : Direction générale des renseignements. Principal service de renseignement de l’état-major russe. 

(2) « Russian ‘Adhocracy’ Helps Create Cushion of Plausible Deniability for Putin », NPR, 21 juillet 2017 (https://​rebrand​.ly/​g​y​c​l​8c1).

(3) Du nom du site pro-russe RRN​.world (« Reliable Recent News »).

(4) https://​www​.disinfo​.eu/​d​o​p​p​e​l​g​a​n​g​er/ ; https://​rebrand​.ly/​f​t​w​r​fjs

(5) Chambre basse du Parlement bicaméral (ou Assemblée fédérale) de Russie. La chambre haute est le Conseil de la Fédération.

Article paru dans la revue Diplomatie n°124, « Mer de Chine : poudrière internationale ? », Novembre-Décembre 2023.
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