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Le Sahel, source des évolutions du renseignement français

Un nouveau palier fut franchi en 2010 lorsque les forces spéciales françaises, présentes dans la zone depuis 2008 sous la forme de la task force Sabre (9) et épaulées par des unités mauritaniennes, tentèrent de libérer l’otage Michel Germaneau, détenu par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) (10). Cette première opération offensive fut suivie, au mois de janvier 2011, d’une tentative d’interception des ravisseurs de deux Français enlevés à Niamey, qui s’acheva en tragédie (11).

Sans que cette spécificité soit bien perçue à l’époque, la France devint ainsi la seule puissance occidentale, avec les États – Unis, à affronter directement des groupes djihadistes en dehors d’Afghanistan. Cet engagement progressif contraignit les services à s’adapter : le ciblage devint une activité à part entière des analystes, auxquels il fut demandé d’intégrer de façon systématique la dimension opérationnelle de leur poste. Un cadre du contre – terrorisme de la DGSE nota alors que son service était en train d’effectuer sa transition vers la contre – guérilla (12).

Le « hachoir à viande » français contre les djihadistes

Au printemps 2012, à la suite de la perte de contrôle du nord du pays par les autorités maliennes, Paris prépara une intervention armée contre les groupes djihadistes (13). La poussée de ces derniers vers Bamako, début janvier 2013, précipita le déclenchement de l’opération « Serval ». En quelques jours, alors que les troupes françaises se déployaient et allaient au contact des djihadistes, une série de frappes aériennes élimina les cadres d’AQMI et de ses alliés qui utilisaient trop régulièrement leurs téléphones satellites (14).

Les atermoiements moraux au sujet des frappes ciblées pratiquées à grande échelle par les États – Unis contre Al – Qaïda disparurent au profit d’une politique de décapitation, planifiée ou d’opportunité, des groupes djihadistes (15). Les débats furent d’ailleurs vifs entre la DGSE, à la connaissance ancienne de ces acteurs, et les armées, responsables de la manœuvre d’ensemble, qui géraient le Centre national de ciblage (CNC) (16), mais étaient peu au fait des caractéristiques opérationnelles des groupes djihadistes. Un partage des cibles fut finalement acté.

À « Serval », opération ponctuelle dans un seul pays, succéda en 2014 « Barkhane », ambitieux dispositif régional visant à épauler les armées de la région contre une menace dont on avait mesuré l’ampleur. Dans un espace aussi grand que l’Europe, quelques milliers de soldats français et une poignée d’unités locales de confiance entamèrent des opérations de ratissage. Schématiquement, « Barkhane » affrontait les katibas djihadistes pendant que la DGSE et la task force Sabre traquaient leurs chefs. Devenu l’épicentre du djihad dans toute l’Afrique de l’Ouest, le Sahel attira des cadres historiques du djihad mondial, dont certains furent éliminés par les Français, comme Seifallah ben Hassine, fondateur du Groupe combattant tunisien (GCT), tué en 2019 au nord de Tombouctou (17), et Abdelmalek Droukdel, émir d’AQMI, éliminé en 2020 près de Tessalit (18). Ces succès, assumés publiquement par Paris, furent le produit direct des progrès organisationnels des services de renseignement engagés dans cette guerre, et surtout dans les opérations menées au Levant contre l’EI depuis 2014. C’est en effet l’offensive aérienne conduite contre l’EI qui acheva la transformation des services de contre – terrorisme français agissant à l’extérieur du territoire national en reprenant et en industrialisant les processus créés au Sahel.

Cette profonde évolution, tardive au regard de l’intensité de la menace djihadiste et des pratiques des partenaires de Paris, fut permise par la conjonction de la volonté politique d’enfin réaliser des opérations préventives et des très grands progrès techniques réalisés dans les services eux – mêmes. Certaines réticences, au moins publiques, subsistèrent et le raid français contre Mokhtar Belmokhtar en Libye en 2016 ne fut jamais endossé par Paris (19). Les malheureuses confidences du président de la République au sujet des éliminations ciblées en Syrie et en Irak confirmèrent qu’une partie de l’opinion n’était pas prête à entendre des vérités douloureuses.

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