Et puis, une thématique complètement nouvelle est le calculateur quantique. Il évolue très rapidement et la France dispose de tout l’écosystème pour être la première dans ce domaine ou au moins dans les deux premiers : l’écosystème académique et industriel, les start-up qui maîtrisent chacune des technologies potentielles du futur calculateur – je pense à Quandela, Pasqal, Quobly, Alice & Bob. Que ce soit la photonique, les supraconducteurs, les atomes piégés, nous avons un acteur dans tous les domaines et il faut que l’on profite de cet avantage.
Il faut aussi être capable de remettre en cause ces priorités : nous les réévaluerons régulièrement. Nous menons donc parallèlement des études sur d’autres sujets qui pourraient gagner en priorité : je pense à l’avion spatial ou à la protection active. Il y a aussi d’autres technologies que celles de rupture, qui nécessitent de gros investissements et dont je viens de vous parler, et celles dans l’écosystème civil, où on va aller chercher des solutions pour produire des effets dans des délais plus courts. Typiquement, c’est le cas pour la santé, le maintien en condition opérationnelle, l’énergie ou le New Space.
Le triptyque capacité de calcul/IA/cyber devient structurant. Comment une agence telle que l’AID se positionne-t‑elle en termes de demandes, de financement et d’appuis aux firmes travaillant sur ces aspects ?
Vous posez la question de la colonne vertébrale numérique, mais on pourrait y ajouter le cloud et la 5G pour avoir un vrai « tout » numérique. Aider les entreprises peut se faire de deux manières : faire savoir ce que l’on cherche et être ouvert et réceptif à des choses auxquelles on n’aurait pas pensé et qu’elles pourraient proposer. Pour faire savoir ce que nous cherchons, nous avons des feuilles de route. Sur l’intelligence artificielle, par exemple, c’est fondamental et nécessaire, parce que les armées font face, et vont faire face, à un flux de données lié à un grand nombre de capteurs qui va nécessiter ces capacités de calcul et de traitement. Comment pouvons-nous intervenir ? Notre mission est d’avoir un portefeuille de dispositifs et d’outils pour soutenir tout type d’innovation dans ces domaines et à tous les niveaux. C’est-à‑dire octroyer des subventions quand c’est nécessaire, des marchés publics, des contrats ou mettre en relation des acteurs avec des utilisateurs , donner accès à des experts ou encore prendre des participations dans les entreprises.
C’est pour cela qu’a été créé le Fonds innovation défense en 2021 : parfois, la meilleure manière d’accompagner un acteur dont le projet n’est pas encore mature est de l’aider à franchir les jalons de montée en maturité en participant à son capital. Puisque nous parlions de calcul quantique, les deux premières prises de participations de ce fonds concernaient les sociétés Quandela et Pasqal. En 2023, nous avons pris des participations dans XXII, qui développe des solutions de vision par ordinateur basées sur l’intelligence artificielle. On a donc vraiment cette cohérence d’un soutien à un écosystème par un portefeuille d’outils. Il faut aussi que le soutien se manifeste autrement qu’avec des moyens financiers, en créant l’environnement et les conditions dans lesquelles l’innovation va pouvoir se développer. Un exemple dans le domaine cyber est qu’une entreprise peut avoir besoin d’avoir accès à un certain nombre de données. Nous avons donc créé la Cyberdéfense Factory, près de Rennes, qui permet aux industriels du domaine d’avoir accès à un bac à sable, à des données, pour poursuivre leur développement. Nous avons également créé un campus cyber, à la Défense à Paris, pour que les acteurs se rencontrent et puissent mutualiser leurs compétences.
Le dernier point, pour répondre à votre question, dans la création des conditions du succès, est qu’il faut aussi se préoccuper des compétences. C’est également notre travail, en finançant des thèses, en proposant des postes aux experts, en ne soutenant pas uniquement le monde industriel, mais aussi le monde académique. Il faut créer les compétences dont nous avons besoin et dont l’industrie a besoin pour apporter des solutions. Par exemple, nous sommes en train de créer une formation consacrée à la partie cyber portée par l’école Polytechnique. Nous travaillons de manière étroite avec la partie « compétences et métiers d’avenir » de France 2030 pour le développement des formations en intelligence artificielle.
Innover ne va pas de soi : les banques ne prêtent pas nécessairement sur des investissements à risque… et l’État ne va pas commander un système ou un matériel qui n’est pas industrialisé – même lorsqu’il l’est, d’ailleurs, il ne fait pas nécessairement l’objet d’une commande. Qu’est-ce qui peut être fait ? Une banque d’État ou des modalités comme un « plan d’épargne défense » ouvert au public sont-elles envisageables ?
Ce n’est pas du tout incongru que l’AID intervienne aussi sur l’environnement d’émergence de l’innovation. Elle le fait déjà et va continuer à le faire, parce que nous partageons le constat d’une certaine fragilité des investisseurs sur des acteurs de la « Deeptech », c’est-à‑dire des solutions innovantes nécessitant des investissements assez lourds et sur lesquels les retours sur investissement sont plus longs que sur le numérique, par exemple. Et puis, il y a la difficulté pour les acteurs de trouver des investisseurs pour soutenir des solutions de défense. La première chose, c’est de faire savoir qu’on le constate et d’expliquer. D’ailleurs, du 23 au 25 novembre, nous avons animé le grand rendez-vous de l’innovation qu’est le Forum innovation défense, au parc des expositions de la porte Versailles, et deux conférences et deux tables rondes sont prévues sur le sujet.













